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Interview du petit fils de Sidi Ould Moulaye Zein   
03/04/2006

L’opération anti-coloniale du 12 mai 1905 vue par le petit-fils de Sidi Ould Moulaye Zein qui s’appelle également Sidi Ould Moulaye Zein. La quarantaine, une silhouette fine et un look des plus ordinaires, il habite une demeure modeste dans un quartier précaire de Nouakchott. D’ascendance chérifienne, écrivain confirmé dans le plus pur des styles de l’arabe classique...



 ..Sidi Ould Mohamed Ould Sidi Ould Moulaye Zein (S.O.M.O.S.O.M.Z) est le petit fils de Sidi Ould Moulaye Zein. Seul Mohamed, son père, le sépare de Sidi Ould Moulaye Zein qui a dirigé le commando qui a tué à Tidjikja le  12 mai 1905 Xavier Coppolani l’idéologue de la pénétration coloniale française en Mauritanie.
Je l’ai interviewé en 2002 quand j’étais rédacteur en chef de Nouakchott Info.
Contrairement aux écrits de l’administration coloniale de l’époque, la "fusillade" avec le groupe de maures» dirigés par Sidi Ould Moulaye Zeïn n’a pas été «brève». Selon des témoignages recueillis auprès des survivants du commando dont certains sont décédés à la fin des années 80, l’accrochage a duré jusqu’à l’aube, la soirée du 12 mai 1905.


Qui était Feu Sidi Ould Moulaye Zein?

S.O.M.O.S.O.M.Z : Mon grand-père est né à Chinguitti en 1845. Il a grandi dans cette ville réputée pour son rayonnement civilisationnel. C’était une ville carrefour d’échanges caravaniers et culturels où l’éducation religieuse occupait une place prépondérante. Formé depuis son bas âge sur les enseignements et préceptes de la religion, il était enraciné dans des valeurs de l’honneur et du sacrifice. Depuis sa jeunesse, Sidi Ould Moulaye Zein jouissait d’un immense prestige. Il avait des liens privilégiés avec les leaders des confréries religieuses et les émirs de son époque, qui lui ont permis parfois de régler des différends qui surgissaient, mais sa hantise essentielle était la pénétration coloniale. Il était d’ailleurs derrière le sort réservé à l’expédition Blanchet venue en tête de pont à Atar en 1900.

Pourquoi le descendant d’érudits qu’il était, avait choisi la voie des armes plutôt  que celle du livre ?

S.O.M.O.S.O.M.Z : La réponse vous la trouverez partiellement dans la réponse apportée à la première question. L’éducation religieuse n’est pas seulement l’acquisition d’un savoir à transmettre. Elle dicte des obligations et des convictions. L’origine sociale a aussi joué un rôle important. Sidi appartient à une famille caractérisée par la force de caractère et d’abnégation.
D’ailleurs, Sidi avait une réputation de justicier dans le contexte de l’époque marqué par le vandalisme et la loi du plus fort. A plusieurs reprises, il a rétabli la justice et l’équité par les armes. C’est pour cela qu’en plus de ses occupations culturelles et quotidiennes, il avait à assurer parfois le convoyage de caravanes.
Les caravaniers savaient qu’en sa présence, nul ne songerait à les attaquer.

Comment a-t-il préparé l’opération militaire en mai 1905 et qui étaient ses compagnons ?

S.O.M.O.S.O.M.Z: Cette opération avait exigé une minutieuse préparation sur les plans formation, matériel et troupe.
En dépit de la simplicité de ses moyens, Sidi n’avait pas été impressionné par la force de feu de la puissance coloniale et était parti avec ses compagnons la narguer dans le symbole de sa présence et de sa puissance. Je précise que le groupe qu’il dirigeait était composé d’une vingtaine de combattants armés de fusils et de minutions de fabrication artisanale et qu’ils s’étaient déplacés sur des centaines de kilomètres à dos de chameaux. On peut retracer leur itinéraire suivant un circuit qui, de M’Hairith, les avait menés à Akenjertt, Makhneg Teysert, Nwajghour, Sbaïya, en passant par Ntaha, la passe d’El Ghaira, Aïn Tel Seki, Melzem Essavia, avant de traverser Tamka, Fam Ledyatt et de contourner l’oasis de Rachid par le nord pour camper enfin dans la Batha de Tidjikja. Là, ils ont soulagé leurs montures de leurs brides et ont désigné trois membres du groupe pour les garder, le reste des combattants soit une vingtaine prenant la direction de fort Coppolani en marchant à pied.
Pour répondre au deuxième aspect de votre question concernant les compagnons de Sidi Ould Moulaye Zein, j’estime qu’ils doivent être eux aussi connus au même titre que lui.
Parmi ses glorieux compagnons, il y avait son fils Moulaye Abderrahmane surnommé Lellé, son neveu El Arbi Ould Zeidane, Ahmed Ould Bah Ould Chkouna, Mohamed Ould Behnass, Ahmed Ould Lemlih, Cheikh Ould El’iyel, Mohamed Saleck Ould Saleck Ould Battah et son frère Mohamed Mahmoud, Moussa Ould Boubeit, Sidi Ould Boubeit, Sidi Ould Weiss, Ahmed Ould Sidi Ould Ould Bah, Sid’Ahmed Ould Bah Ould Cheikh Ould Boubeit, Ould Saleck, Mohamed Ould Ely Ould Saleck, Mohamed Ould Savra, Ahmed Ould El Harthi, Mohamed Ould Levrak, Ahmed Ould Henoune, Mohamed Ould Meïlid, Hmoud Ould Ely et Slaka Ould Dahah.

Quel était le bilan de l’attaque des deux côtés?

S.O.M.O.S.M.Z: Contrairement à ce qui a été écrit dans la littérature coloniale, la bataille n’a pas duré cinq minutes et le groupe n’était pas venu pour piller. Il était porteur d’un idéal et d’un message et la bataille a duré toute la nuit du 12 mai sous les cris de "ALLAHOU AKBAR". Coppolani, qui venait de dîner et de recevoir son lait de chamelle du soir, a été le premier à être foudroyé par le sabre porté par Sidi. Le corps à corps ne va s’arrêter que lorsque les combattants n’entendaient plus le cri de guerre de leur chef, abattu à bout portant à l’aide d’un revolver. Son fils Lellé, après de multiples tentatives de récupérer la dépouille de son père dans l’obscurité et au milieu des cadavres entremêlés, était le dernier à sortir du fort.
Le groupe de Sidi a laissé derrière lui quatre martyrs. Pris de panique, les survivants de Fort Coppolani vont sévir contre les habitants de Tidjikja en effectuant une monstrueuse rafle et en soumettant les populations à des tortures inhumaines Il a fallu la capture de l’un des éléments du groupe, blessé aux jambes et ramené par un groupe de collabos, pour que le prisonnier demande à ses geôliers de libérer les tidjikjois qui n’avaient rien à voir avec le commando. Bien que blessé, Ould Chkouna avait été jugé sommairement et pendu. Il souriait au moment où on lui enfilait la corde autour du cou ce17 mai 1905 et son boubou flottait tel un drapeau sur la batha de Tidjikja.

Comment les choses avaient évolué après ce sacrifice ?

S.O.M.O.S.O.M.Z: Les troupes coloniales étaient restées longtemps sous le choc ! Durant plusieurs années, elles sont restées inactives. C’est en 1909 que l’Adrar a été occupé soit quatre années après l’attaque de Tidjikja. Après la mort de Sidi Ould Moulaye Zein - Paix sur son âme - ses enfants ont porté le flambeau de la résistance. Plusieurs parmi eux sont d’ailleurs tombés sur le champ d’honneur, principalement Lellé - son adjoint et fils aîné - qui a dirigé les opérations après l’attaque de Tidjikja.
A sa mort, Sidi Ould Moulaye Zein a laissé deux femmes veuves, huit garçons et quatre filles.
Après la mort de Lellé, son véritable successeur, dans la bataille de Dendane au Tagant en 1907, son deuxième fils Moulaye va prendre la relève, mais l’occupation de l’Adrar en 1909 va le contraindre à émigrer au Maroc puis vers les terres saintes avant de s’installer définitivement à Istanbul sur invitation du Khalife Ottoman.
Il convient de saluer ici l’apport non négligeable de Mohamed El Moctar Ould Hamed, chef des Kountas de Rachid, à la résistance. En dépit du pacte qui le liait à l’administration coloniale, Mohamed El Moctar a répondu à l’appel du devoir et de la conscience et s’était particulièrement distingué dans la bataille de Edendoun. Ce qui avait engendré le courroux des troupes coloniales qui avaient encerclés et détruit Rachid la même année.

Savez-vous où se trouve exactement la tombe de votre grand-père?

S.O.M.O.S.O.M.Z: Pas du tout, malheureusement. Les corps des résistants tués durant l’accrochage du 12 mai 1905 avaient été traînés et rassemblés le lendemain dans le Batha (lit d’oued) de Tidjikja pour identification. Or dans la même soirée, des pluies diluviennes s’étaient abattues sur cette ville, entraînant un important ruissellement des eaux dans l’oued qui a emporté les corps vers une destination inconnue.
D’autres versions avaient circulé comme quoi une famille de Tidjikja, au cours de cette pluie et après le départ du tirailleur sénégalais chargé de la garde des dépouilles, ont recueilli la dépouille de mon grand-père et l’ont enterrée chez elle. Mais il faut dire que si tel a été le cas, cette famille a emporté avec elle son secret.

Qu’avez-vous fait à votre niveau pour entretenir sa mémoire?

S.O.M.O.S.O.M.Z: Vous savez, toute opération de valorisation du patrimoine nécessite d’énormes moyens. Toutes nos ressources avaient été utilisées pour financer la résistance. Durant l’occupation coloniale, on était restés pauvres. Après l’indépendance rien non plus n’a changé.
Cependant, j’ai personnellement édité un livre sur la vie de Sidi Ould Moulaye Zein et son combat. D’autres œuvres sont néanmoins en stand by faute de moyens.

Vous pensez que si votre grand-père avait choisi l’autre voie, celle des "goumiers" et autres auxiliaires des contingents coloniaux, sa famille aurait probablement aujourd’hui une pension…

S.O.M.O.S.O.M.Z: Oui ! il est triste de voir que ceux qui ont collaboré soient objet d’égards et ceux qui ont résisté soient les oubliés.
Personnellement, je pense que si le fils du goumier doit se sentir honoré par le passé de ses aïeuls, j’estime moi aussi je dois me sentir plus qu’honoré. En tout cas, je crains que l’administration coloniale ne soit plus reconnaissante que l’administration nationale.
Propos receuillis par IOMS

La version coloniale
 Une brève fusillade et une tentative de pillage
Jean-François Maurel dans son ouvrage "Xavier Coppolani et son œuvre" retrace sa version des principaux épisodes de la soirée du 12 mai 1905. On y apprend que le groupe de maures surprend la sentinelle, s’engouffre dans l’enceinte dans laquelle la fusillade a été très brève, et que les assaillants se sont retirés après avoir tenté de piller les troupeaux.
Or ce récit occulte plusieurs autres épisodes : c’est au corps à corps et à l’arme blanche que Coppolani a été tué, et il est très curieux, au cas où la fusillade aurait été brève, qu’aucune poursuite n’ait pu être entamée à l’endroit des attaquants. L’ampleur des pertes et de la terreur étaient telle que le corps expéditionnaire avait "oublié" son droit de poursuite.
Toutefois, nous vous livrons le récit Maurel tel qu’il est:
"Vers neuf heures du soir (12 mai 1905 - NDLR), Coppolani avait pris son repas avec Arnaud, les capitaines Gérard et Boutonnel, se trouvait près du mur d’enceinte, à gauche de la porte d’entrée, non loin de sa cuisine. C’est alors que le groupe de maures surprend la sentinelle par un premier coup de feu et s’engouffre par la grande porte. Coppolani révèle sa présence en demandant un revolver à son serviteur Diallo. Il est difficile de déterminer s’il a été blessé près de l’enceinte même, ou plus probablement dans le parcours qui le menait à sa case. Sa blessure est double, au poignet et au bas de la cage thoracique.
Soigné par le Docteur Combours Mouillet, il réalise tout de suite son état, déclarant à chacun de ses collaborateurs, quand il entre dans la pièce: "je suis mort".
Il demande au médecin de le soulager, évoque plusieurs fois le souvenir de sa mère et meurt vers dix heures du soir.
Dans le camp, la fusillade a été très brève, les maures se repliant devant les hommes des lieutenants Cherny et Etievant. Le combat n’a pas duré plus de cinq minutes. Un peu plus tard, les assaillants, après avoir tenté de piller les troupeaux du village, se heurtent aux goumiers algériens qui gardent les troupeaux de la mission, puis disparaissent. Le 17 mai, l’un d’eux, blessé, se trouvait dans un Ksar distant de trente kilomètres. Ramené au camp, il donne sur la préparation de la tragique expédition des détails confirmés en bien des points par les déclarations de deux envoyés de Coppolani en Adrar, revenus après sa mort.
Parti de Chinguitti, Sidi Ould Moulaye Zein avait recruté ses compagnons en cours de route".
Maurel, comme on le voit, ne parle pas du sort réservé à ce prisonnier blessé - pendu le jour de sa capture - ni de la rafle des Tidjikjois et encore moins sur le désarroi et la peur qui ont fait que l’occupation de l’Adrar, programmée la même année, ne put finalement avoir lieu qu’en 1909.
En abordant cet épisode de la résistance, nous avons voulu faire la lumière sur un aspect de notre histoire, parce que les autres, n’illustrent, en fait,  que la leur.



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