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La Société Maure Traditionnelle (de 1591à 1898): Les constitutions religieuses et sociales dans les villes caravanières    
03/07/2007

L’espace mauritanien post-almoravide a connu, entre 1591 et 1898, des évolutions sociales ayant pour cadre les villes Saharo-sahéliennes et leurs pays immédiat. Ce fut l’une des plus fortes manifestations du rôle social de l’Islam et de la culture arabe dans l’Ouest saharien, en Mauritanie et au Sahel.
Pour justifier sa domination, la sociologie coloniale avec ses différents apports, n’a cessé de bâtir des théories sur cette société comme étant une société ‘‘anarchique’’, sans Etat, sans commandement.



La présente contribution se propose de mettre en évidence une théorie du ‘‘Consensus’’ appliquée à la société mauritanienne en complément aux études consacrées déjà au ‘‘Consensus’’ dans les sociétés arabes et islamiques, surtout en Orient.
A cette fin l’approche vise à mettre en relief de l’historicité des institutions traditionnelles, leurs références théoriques et symboliques et les interférences civilisationnelles d’ordre religieux, culturel, puis économique et sociologique, suivant les changements du contexte et les contraintes du milieu.
L’Assemblée qui détenait le pourvoir de décision dans les villes sahariennes et dans les tribus Zouaya nomades était d’une grande efficacité et renforçait le rôle des Fuqaha dans la codification de la vie politique, économique et sociale au Sahara.
Le lien nous est apparu bien solide entre l’émergence du consensus traditionnel et le point de vue du fiqh de Nawazil qui préconise l’indemnisation financière comme prix de sang. Il s’en est suivi une solidarité tribale, dans les villes et dans les campagnes, instituant le partage des charges liées aux différentes épreuves que subit la tribu (versement de Diya, paiement de redevances que les Beni. Hassanes exigeaient des citadins).
Cette tendance juridique consacre le pouvoir de décision de l’assemblée qui s’est vue attribuer des pouvoirs comme l’application des peines, la désignation des Imams et de cadis et la prise en charge des déshérités, suivant les normes du figh en général et du malékisme en particulier.
Ce rôle s’est renforcé avec la pré-éminence des Fuqaha dans la société et leur œuvre constante en vue de préserver l’unité représentée par l’assemblée, dans l’absence d’un pouvoir central et avec la faiblesse du chef auquel ces Fuqaha accordent un minimum de légitimité.
Les Fuqaha étaient devenus les références pour la codification des modes d’échanges, de leurs termes et de leurs règles légales; ils étaient devenus les conseillers des Emirs et des chefs guerriers qui reconnaissaient à leur tour aux Fuqaha une certaine autorité morale.
L’autorité traditionnelle, surtout dans la ville, repose sur les fondements du consensus établis par les Nawazils des Fuqaha qui ont consacré, en théorie, le pouvoir de décision de l’assemblée au niveau de la cité; c’est elle qui désigne l’Imam et le cadi; c’est aussi elle qui veille aux intérêts communautaires; les quota des charges financières que supporte la ville comme le paiement des redevances aux nomades guerriers qui menacent leurs villes, leurs caravanes et leur troupeaux.
Dans les villes sahariennes la Jamaa ayant un pouvoir de décision et jouait un rôle central et vital durant les 17-18-19 siècles.
Ainsi, au 6 eme siècle de l’Hégire (12è JC), la ville de Tinigui avait connue une grande prospérité avec la tribu de Tejakanet et les groupes qui y habitaient. Ce fut aussi un foyer de rayonnement religieux et culturel à côté de la richesse économique. La prospérité de cette ville était liée au trafic le long de l’itinéraire commercial sur lequel elle se situait, au dynamisme de son assemblée qui veillait sur les questions religieuses avant que les luttes fractionnelles n’obligent les habitants à émigrer vers d’autres cités comme Togba (au Hodh), ou résida une partie des Tajekanet avec d’autres tribus (Deibousat, Oulad Bafaidr, Jumane).
Après une période de troubles, la situation se stabilisa avec l’instauration d’une assemblée regroupant des dignitaires et de Uléma des tribus concernés (Tejakanet, Deibousat etc..). Cette assemblée répartissait les tâches et les charges.
L’organisation au niveau des villes de Tinigui et de Togba annonçait la mise en place de la société traditionnelle dans l’Ouest saharien.
La même chose s’applique aux autres villes : Oualata, Tichitt, Chinguitti, Ouadane. Ces villes ont connu durant la période étudiée, un développement du rôle de la Jemaa dans la gestion des affaires religieuses et dans l’organisation des caravanes commerciales et celles des pèlerins aux Lieux Saints de l’Islam en plus de la répartition des charges diverses entre les habitants de ces cités.
La présence de plusieurs tribus dans chacune de ces villes n’a pas empêché l’émergence de tradition consensuelle et de solidarité au point qu’à Ouadane par exemple le travail individuel était complètement abandonné au profit du travail collectif. On cite l’exemple d’une femme de Ouadane qui aurait financé discrètement le forage d’un puits destiné aux pauvres. L’assemblée de Ouadane mit fin à cette entreprise fit détruire le puits en blâmant la femme pour avoir contrevenu à la charte traditionnelle qui interdisait le travail individuel dans des entreprises destinées à l’usage collectif. Le paiement des charges diverses (prix du sang, redevances) était au cœur des préoccupations de l’assemblée et lui permettait d’asseoir son autorité en reflétant le contenu du ‘‘ Consensus’’.
L’environnement social politique où agissait l’assemblée de la ville était complexe du fait la modestie les moyens de subsistance, de l’éloignement des axes caravaniers et de la cruauté des attaques menées par les guerriers nomades. Mais cette situation n’empêchait pas l’établissement d’un équilibre entre villes et campagnes c’est -à-dire entre l’autorité pacifique des villes et les détenteurs du pouvoir dans les campagnes.
Les documents, les correspondances et les Nawazil des 12è et 13è J. de l’hégire nous révèlent des modes précis de protection des caravanes appartenant aux villes par les Hassanes et les modalités de rémunération de cette protection ainsi que les moyens de se libérer de cette charge, le cas échéant. Il est illusoire de penser que la relation entre l’autorité traditionnelle et les Hassanes procédait du hasard ou de l’improvisation. Elle reflétait au contraire, un sens politique et sociologique aigu. Cette autorité était active et efficace dans les villes grâce à la force des Emirs et chefs Hassanes et leur capacité à contrôler leurs troupes dans un contexte marqué par la prospérité économique. La lutte pour le contrôle des routes commerciales ont contribué à cet état de chose.
Le déclin de l’autorité traditionnelle commence avec les luttes au sein des structures dirigeantes des Hassanes dans un contexte marqué par l’insécurité des villes et de leurs caravanes et par l’anarchie dans les zones de production agricole au Soudan en plus de la fréquence des épidémies et des famines.
Les pionniers des études coloniales ayant abordé avec amateurisme l’histoire mauritanienne n’ont jamais pu comprendre les réalités de la société traditionnelle mauritanienne et ses caractéristiques.
Ils n’ont pas décelé les fondements légaux et coutumiers et les traditions politiques et sociales qui sont à la base du système traditionnel ni la solidité des liens de celui-ci avec les composantes militaires et politiques.
La Société traditionnelle est apparue aux tenants de ces thèses comme un ensemble de segments sans liens et dominés par les luttes internes sans aucun consensus religieux ou coutumiers ni aucune unité dans le mode d’existence.
En vérité la lutte n’a jamais cessé entre les habitants du Sahara mauritanien du fait de l’absence d’une autorité centrale et de la modicité des moyens de subsistance et des aléas climatiques fréquents. Mais l’Islam et l’unité culturelle ont fourni dans un contexte historique donné - les moyens de vivre en communauté et atténué l’absence d’autorité politique centrale.
Le consensus apparaît à travers le rôle de l’assemblée de ville dans l’organisation de la vie traditionnelle et à faire face aux contraintes politiques et des situations de famine ou épidémie .A Oualata l’assemblée dirigeante appartenait aux différents groupes et tribus (Lemhajib, Oulad Daoud, Laghlal, Ideilba, Tejakanet, Bdukal) et malgré la conservation des postes d’Imam et de cadi, les deux piliers du pouvoir dans la ville, par Lemhajib, ces derniers avaient renoncé à la chefferie générale au profit des Chorfa venus du Touat. Et quelque soit la signification de cet état de chose (symbolique ou politique) il exprime la reconnaissance d’un partage du pouvoir dans la ville.
Dans les autres villes, Chinguitti, Ouadane, Tichitt, les différentes tribus présentes veillaient collectivement au bon déroulement des questions religieuses, à l’organisation du pèlerinage aux lieux saints de l’Islam et au paiement des charges qui survenaient .
Même la question des redevances de Tichitt n’a pas empêché, en dépit de sa virulence la réunion des gens du côté Ouest ( Chorfa et Tolba et ceux du côté Est ( Masna et immigrés) et leur attachement au consensus lors du paiement de redevances aux troupes de Moulaye Ismail et de l’organisation du voyage en pèlerinage.
HamahouAllah Ould Salem, Professeur d’Histoire à l’Université de Nouakchott
(A suivre)


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