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Le Temps des Hassanes (3eme partie)   
10/06/2007

D’un point de vue historique, la chronique de la disparition de l’Etat lemtounien des Abdoukel sous les coups répétés des Oulad Nasser telle qu’elle fut relatée par Sidi Mohamed Al Khalifa Al Kenty est tout à fait cohérente. En effet, les faits et les événements évoqués par l’auteur de la «Rissala Al Ghallawiya» correspondent bien aux périodes qu’il cite.



Ainsi par exemple le règne d’Abou Fares (796- 837 de l’Hégire / 1393-1434 de l’ère chrétienne) coïncide avec la présence dans la Seguia Al Hamra des Beni Hassanes qui étaient, déjà, depuis 602 de l’Hégire (1204 ap.JC) dans ce territoire aux confins duquel ils nomadisaient, comme le signale Ibnou Khaldoun.
De même, il établit, à la même époque, que l’Emirat des Abdoukel désigné par le chroniqueur par le terme «Dawalatou Al Mourabitines» qui signifie Etat des Almoravides, était en plein essor.
Il importe, d’ailleurs, de remarquer l’intérêt capital de cette référence aux Almoravides, pour désigner l’Etat des Abdoukel, qui renseigne sur la revendication par l’Emirat Lemtounien des traditions et de l’héritage des premiers Almoravides.
En ce qui concerne les Hassanes, l’auteur de la «Rissala Al Ghallawiya» nous informe qu’avant le VIII eme siècle de l’hégire (XIV eme siècle de l’ère chrétienne), ils vivaient en bon termes avec les Lemtouna. On peut même supposer, à la lumière du récit, que les Hassanes étaient, en ce temps, des sujets de l’Emirat des Abdoukel considéré, par le narrateur, comme étant un Etat Almoravide.
Il est, en tout cas, intéressant de remarquer, au sujet de cette cohabitation entre les Hassanes et les Lemtouna, l’absence d’une certaine séparation du religieux et du temporel qui marquera, plus tard, l’évolution de la société Maure. Il semble, dans ce sens, que l’intérêt que les Hassanes accordaient au rituel du Wird ( la citation de Dieu) tel que il fut enseigné par l’ ancêtre des Kenta (demi lemtounien par sa mère) était en fait le reflet d’une vielle tradition qui a été observée chez les Arabes de l’immigration hilalienne. Les adeptes de cette tradition qui s’est traduite par une tendance au prosélytisme et à la renonciation précoce au mode de vie guerrier ont été qualifiés par Ibnou Khaldoun (m. 808 de l’Hégire -1405 ap.JC) de ‘‘Mourabitines ‘‘ (almoravides) !
Il se peut qu’en évoquant l’Etat almoravide, l’ancêtre des Kenta qui serait né vers 780 de l’hégire (1378 ap.JC), parle, exclusivement, des Lemtouna mais ce qui est sur, c’est qu’il fut le contemporain de cette guerre qui a opposé les Hassanes et les Abdoukel, laquelle s’est déroulée sur une durée de 20 ans entre 820 et 840 de l’Hégire (1417et 1436 de l’ère chrétienne). Cette certitude se trouve confirmée par une autre indication historique tenant à la mort de l’ancêtre des Kenta qui s’est produite pendant que son fils Ahmed El Bakaye (mort à l’age de 100ans en 920 de l’hégire 1514 ap.JC) était encore un adolescent.
Sur la cause immédiate de la guerre entre les Hassanes et les Abdoukel, le récit rapporté dans l’épître de la Ghallawiya se contente de citer «un fait qui a rendu Sidi Mohamed Al Kenty furieux contre ses oncles maternels». Mais nous ne savons pas, précisément, la nature du grief que l’ancêtre des Kenta a eu à l’encontre des Abdoukel et on ne sait pas, non plus, les raisons qui avaient conduit notre auteur à parler de l’épisode avec une telle parcimonie.
A ce sujet, l’éminent chercheur Mohamed Ould Mouloud Ould Daddah dit «Chennafi» nous avait affirmé suite à un entretien qu’il nous a accordé à Ain Salama, prés de Boutilimit que : «D’après des traditions orales recueillies les années 50 du siècle dernier au prés des Brabich qui disent les avoir reçu des Kenta, l’ancêtre de ces derniers aurait été consterné par le refus de ses oncles maternels les Aboukel d’accepter son intervention au profit de ses disciples ou de ses alliés matrimoniaux les Tadjakanet lesquels, étaient régulièrement razziés et pillés par les puissants Abdoukel..
Or non seulement, ces derniers avaient refusé de restituer les biens arrachés à leurs victimes mais, ils avaient aussi, comble du sacrilège, offensé le saint Sidi Mohamed Al Kenty dont «la Rahla (siége à dos de la monture) fut jeté par terre».
Sur cette Rahla, que les Sanhadja utilisaient, on sait qu’elle était du type Touareg et elle était désignée par le terme touareg «Taghchimmitt» que la mémoire locale a conservé dans le langage courant. De même, le mot « Emdokel» dérivé de Abdoukel continue dans l’imaginaire des Maures d’exprimer un caractère marqué par la puissance et la férocité similaire à celui des guerriers des Abdoukel dont force et l’agressivité ont été, ainsi, immortalisées.
Il convient, toujours dans le registre des expressions employées par l’auteur de la «Rissala Alghallawiya» , de souligner que ceux qui furent les premiers redoutables adversaires des Hassanes sont d’impressionnantes armées ( Mahallihoum al Mouthadihira ). L’expression arabe «Mahalihoum» pluriel de «Mahilla » ou «Hilla», on l’a vu précédemment, équivaut au terme berbère «Tigrarin» pluriel de «Tigrart» qui se disait en référence à la vie politique des Almoravides, des «régions militaires» de l’empire et dont l’emploi par l’auteur donne, en tout cas, une idée précise de l’organisation de la guerre au sein de l’Etat lemtounien des Abdoukel.
Il reste entendu que l’enseignement le plus important qu’apporte l’épître de la Ghallawiya tient à au fait que cette œuvre constitue l’un des premiers éclairages réellement historiques sur le conflit qui a opposé l’ancêtre des Kenta à l’Etat Lemtounien dirigé par ses oncles maternels, les Abdoukel. C’est à la suite de cette insurrection porteuse d’une malédiction pour les Abdoulkel que les Beni Hassanes qui se trouvaient, alors, dans les parages, s’étaient décidés à briser l’un des derniers remparts qui empêchait leur avancée vers le Sud.
A cet effet, les Oulad Nasser qui formaient, à cette époque, l’avant-garde des tribus Hassanes avaient , mené des assauts meurtriers contre l’Etat Lemtounien des Abdoukel . Cette entreprise qui fut réalisée avec la bénédiction de Sidi Mohamed Al Kenty laquelle a été qualifiée par Abdel Wedoud Ould Cheikh de «meurtre de la mère», était, en fait, plus qu’une révolte. Une révolution.
(A suivre)
Hamahou Allah Ould Salem
Professeur d’histoire à l’Université de Nouakchott
Lauréat du Prix Chinguitti 2006.


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