Facebook
La Mauritanie depuis l’indépendance : Affrontements ethniques    
09/02/2006

Pendant qu’il conforte l’existence internationale de la Mauritanie, Ould Daddah s’est détourné de la situation intérieure. N’était-ce pas dans le but d’éviter toute rupture des rapports entre Maures et Noirs qu’il s’était, dès la veille de l’indépendance, efforcé de fixer à son pays une vocation de " trait d’union entre l’Afrique noire et le monde arabe " ?

 



Au moment de l’accession de la Mauritanie à la souveraineté, Ould Daddah semblait en mesure d’imposer aux deux communautés un tel dessein ; dès le milieu des années 1960 pourtant, il va éprouver de sérieuses difficultés à le faire respecter. La promulgation, le 30 janvier 1965, de deux dispositions de loi rendant l’apprentissage de l’arabe obligatoire dans le premier et le second cycle de l’enseignement, va ouvrir une première crise. Vivement réclamée par les Maures, qui s’estimaient lésés par un système donnant la part belle au français - une langue qu’ils ont toujours boycotté pendant l’occupation coloniale -, cette mesure est en revanche mal ressentie par la communauté noire. Cette dernière, qui a davantage fréquenté l’école coloniale, craint qu’une telle mesure ne débouche à terme sur sa marginalisation par l’exclusion du français, sa langue de travail, et la consécration de l’arabe comme langue officielle.
Pour manifester leur mécontentement, le 4 février, des élèves noirs entrent en grève. Le 6, de violents affrontements les opposent à leurs collègues maures, notamment au lycée de Nouakchott. Le 9, la violence déborde le milieu scolaire et se répand progressivement dans le pays. L’armée intervient, mais le bilan est lourd : dix morts et plus d’une cinquantaine de blessés. Le même mois, les élèves noirs sont rejoints par leurs aînés fonctionnaires. Non seulement ces derniers les soutiennent sans réserve, mais dix-neuf d’entre eux rendent public un manifeste dénonçant la sous-représentation de leur communauté aux divers postes politiques. Premier du genre, ce texte va jusqu’à contester le bien fondé de la supériorité démographique attribuée alors officiellement à la communauté maure (80 % de la population) et qui justifie qu’elle se réserve les trois quarts des postes dupouvoir. Visiblement surpris par l’ampleur du mouvement, Ould Daddah hésite sur la réaction appropriée. Finalement, il ordonne la fermeture des établissements scolaires et procède à l’arrestation des responsables présumés des affrontements. Vingt-six personnes, appartenant autant à la communauté maure que noire, sont mises en résidence surveillée.
Ironie de l’histoire : les détenus se réconcilient et, une fois libres, créent un vaste mouvement unifié d’opposition au gouvernement: le Mouvement national démocratique (MND).
La " seconde indépendance "
D’inspiration marxiste, le MND et son avant-garde, le Parti des Kadihines (prolétaires) mauritaniens (PKM) sont composés essentiellement d’étudiants et d’élèves. Mais ils sont très populaires au sein de la nouvelle classe ouvrière née après la mise en exploitation des mines de fer du nord. Fait inédit dans un pays musulman, le MND/PKM peut aussi compter sur un vaste réseau de sympathisants dans le pays, y compris au sein des mosquées. Ce mouvement a un double objectif : parachever l’indépendance en mettant un terme à la dépendance de la Mauritanie vis-à-vis de la France et gommer les inégalités sociales dans le pays. Pour cela, il réclame la nationalisation des richesses nationales, surtout le secteur minier, exploité depuis 1963 et contrôlé à 80 % par une société française, la Miferma ( Mines de fer de Mauritanie) ; la sortie de la zone franc ; l’abolition de l’esclavage et l’autonomie culturelle pour toutes les communautés ethniques.
Multipliant grèves et manifestations, le MND/PKM est d’abord violemment réprimé. Un de ses chefs, sidi Mohamed Ould Soumeida, trouve la mort entre les mains de la police en 1968. La même année, à Zouerate, 6 000 manifestants ouvriers proches du mouvement sont la cible de tirs de l’armée. On dénombre six tués et des dizaines de blessés. Pour la première fois, le pays est réellement au bord de l’explosion.
Une fois encore, l’habilité politique du président Ould Daddah va opérer. Grâce à l’appui et à l’aide généreuse de quelques pays arabes - surtout l’Algérie de Houari Boumediene et la Libye de Mouammar Kadhafi, très sensibles au discours sur l’émancipation nationale vis-à-vis de l’étranger - Ould Daddah accède aux principales revendication de ses adversaires : le 24 juin, il adresse à la France une demande de révision des accords de coopération signés en 1961 entre les deux pays.
Cette révision est effective le 15 février 1973. Les deux gouvernements signent une nouvelle convention dépouillant leurs rapports de tout aspect touchant à la souveraineté de la Mauritanie. Aucune disposition en matière de défense n’y figure. La sortie de la zone du franc CFA et la création d’une monnaie nationale, l’ouguiya, sont annoncées le 28 novembre suivant. Un an plus tard est prise la décision de nationaliser la puissante Miferma, remplacée par la Société nationale des industries minières (SNIM). On parle alors de "seconde indépendance".
Ould Daddah est à son apogée : au plan international, la Mauritanie est désormais admise comme État souverain et même "progressiste"; dans le pays, la signature d’une charte instaurant un front uni de gouvernement avec la direction du MND/PKM, le propulse au sommet de sa popularité. Un seul objectif semble encore lui tenir à cœur : ses projets de modernisation sociale annoncés avec l’indépendance, mais qu’il avait dû très vite mettre en berne, faute d’appuis suffisants au sein de la société. Aussi, désormais fort de l’appui de la jeunesse et des ouvriers qui partagent avec lui cette préoccupation, le président mauritanien va s’engager dans une croisade contre les archaïsmes dont souffre encore son pays : la chefferie traditionnelle, qu’il a voulu interdire dès 1961, reste encore très influente. L’esclavage, qu’il a aboli en 1959, n’a pas encore été éradiqué. La femme, dont il a espéré l’émancipation, notamment par la scolarisation obligatoire des filles, n’est toujours pas libre. Le mariage précoce et la polygamie sont encore largement pratiqués. Des mesures vont alors être prises. Instructions fermes sont données aux juges et gouverneurs pour sévir contre toute personne auteur ou complice de pratique esclavagiste. Confiée à la première femme ministre en Mauritanie, Aissata Kane, une réforme visant à interdire, entre autres, la polygamie, les mariages forcés et précoces est élaborée.
La guerre du Sahara
Toutefois, un événement survenant dans la sous-région va détourner Ould Daddah de ces projets : la guerre du Sahara. Dans la perspective d’un retrait de l’Espagne de ce territoire frontalier peuplé des mêmes tribus maures que celles du nord de la Mauritanie, Ould Daddah était, depuis la reconnaissance de son pays par le Maroc, entré en discussion avec le roi Hassan II sur l’avenir du Sahara. Des contacts étaient aussi établis avec l’Algérie, autre voisin de la colonie espagnole. Le président mauritanien avait par ailleurs parlé du sujet avec l’Espagne. De ces discussions, un consensus s’était même dégagé : conformément au souhait exprimé dès 1964 par les Nations unies, le statut définitif du Sahara serait résolu par un referendum populaire d’autodétermination, un vote que l’Espagne, en 1966, avait promis d’organiser. Plus tard, il s’avérera que pour le roi Hassan II - qui avait pourtant signé deux communiqués dans ce sens avec ses homologues mauritanien et algérien, à Agadir en 1970 et Nouadhibou en 1972 -, un tel referendum n’a jamais signifié la possibilité pour les Sahraouis d’être un jour indépendants. Dans son esprit, il n’y a que deux options : le statu quo colonial ou le rattachement au royaume.
Il va de soi que ce n’est ni la position de l’Algérie, ni celle de la Mauritanie. La première, déjà estampillée porte-drapeau africain et tiers-mondiste des luttes pour la libération des peuples colonisés, n’a pas oublié qu’en vertu des mêmes thèses du " grand Maroc ", une guerre l’a opposée à Rabat dans la région de Tindouf en 1963. Sonprésident Houari Boumediene ne peut donc laisser faire les Marocains. Quant à Ould Daddah, il a fait part pour la première fois, dans son fameux discours de 1957, de son souhait de voir les Maures du Sahara espagnol réunis dans un même État avec leurs " frères " de Mauritanie. Toutefois, conscients des capacités du Maroc à absorber tout seul l’ensemble du territoire, les dirigeants mauritaniens finissent par accepter, le 30 septembre 1974, son partage avec Rabat. L’Espagne cautionne cette partition dans un accord signé avec les deux pays, le 14 novembre 1975 à Madrid. Cette même année, une délégation du front Polisario, principal porte-étendard du nationalisme sahraoui, propose aux Mauritaniens davantage: une fédération entre les deux peuples, avec Ould Daddah à la présidence. Ce dernier refuse. La guerre est inévitable.
Le Polisario, qui s’est installé en Algérie, dans la région de Tindouf, ouvre les hostilités. Conscient de la fragilité de la Mauritanie, il en fait sa principale cible : entre 1976 et 1977, les Sahraouis sont à deux reprises aux portes de Nouakchott. Leurs attaques régulières contre Zouerate mettent en danger les installations minières dont dépend l’essentiel des revenus économiques de la Mauritanie.
Pour tenir, Ould Daddah fait passer les effectifs militaires de 3 000 à 18 000. N’ayant pas les moyens de les payer ni de les armer, il multiplie les emprunts. En moins de deux ans, la dette extérieure passe de 75 % à 95 % du produit national brut. La France est à nouveau courtisée. Ses conseillers militaires reviennent, mais ils ne sont pas d’un grand secours. La guerre dans laquelle Ould Daddah s’est laissé entraîner par le roi Hassan II est une tragédie. Il ne reste plus qu’une seule solution : le retrait complet de la Mauritanie du conflit. C’est ce à quoi va s’employer l’armée, qui, le 10 juillet 1978 à l’aube, dépose Ould Daddah. Placé en détention dans la cité historique de Oualata, à l’est du pays, il s’exile à partir de 1980 à Tunis, puis à Nice. Avec la signature, le 5 juillet 1979 à Alger, d’un accord de paix avec le Polisario, la Mauritanie s’est officiellement désengagée du conflit. La partie qu’elle occupait en vertu de l’agrément signé avec les Marocains à Madrid en 1975, aurait même dû passer sous le contrôle du mouvement sahraoui : une clause sécrète avait été prévue dans ce sens par les accords d’Alger. Mais les troupes marocaines y font leur entrée le 6 juillet. Même s’il a fallu un an pour l’obtenir, le retrait de la guerre n’en a pas moins soulagé les Mauritaniens. N’ouvre t-il pas de nouveaux horizons politiques et économiques pour le pays ? Si ce qui reste de l’ancienne opposition au régime de Ould Daddah rêve désormais de démocratie pluraliste, les groupes nationalistes négro-africains espèrent que les nouvelles autorités vont réformer le pouvoir dans un sens plus conforme au rapport démographique qu’ils estiment réel entre les différentes ethnies. Pour leur part, les arabistes du Baas et du mouvement nassérien, très actifs dans la communauté maure depuis les années 1970, revendiquent une plus grande arabisation de l’État. Les haratines d’El hor (l’homme libre en arabe) exigent des mesures radicales de lutte contre l’esclavage. Les militaires sont pressés par les milieux d’affaires de libéraliser l’économie, largement nationalisée sous Ould Daddah à partir de 1973. Quelques religieux outrés par les orientations modernistes de l’ancien régime réclament, quant à eux, l’application de la charia. Enfin, le Maroc et le Polisario, qui ne semblent pas s’accommoder de la neutralité de Nouakchott, cherchent chacun à tirer les Mauritaniens de son côté. Tous ces problèmes vont coûter le pouvoir à six chefs d’État et de gouvernement. Seul le colonel Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya, toujours en place (déposé par coup d’état le 3 août NDLR), y échappe.
(A suivre)
Par Abdellah Ben Ali
Journaliste

 

Mise au point

 M Abdella Ben Ali  nous a contacté le 22 octobre 2006  après s’être fait annoncer par un ami de TAHALIL Hebdo pour récuser sa signature d’une série d’articles que nous avions publié dans nos éditions 001, 002, 003 et 004 respectivement en date du 9 février, 16 février,  23 février et le 6 mars 2006, sous le titre : «la Mauritanie depuis l’indépendance». Nous avons pris cette série d’articles du Web, très vraisemblablement du site de Maroc Hebdo International ou de la revue électronique «RIM-Echos », en décembre 2003. Sa portée historique, plus que sa signature avait intéressé notre rédaction  Et quoiqu’il en soit, nous nous excusons auprès de Abdella Ben Ali,  tout en  félicitant  l’auteur apparemment homonyme de Ben Ali  ou se cachant sous un nom qui n’est pas le sien, pour son  excellent article.

La Rédaction

 


Toute reprise totale où partielle de cet article doit inclure la source : www.journaltahalil.com
Réagir à cet article
Pseudo
E-mail
Commentaire
Entrer le code
La rédaction de Tahalil vous demande d'éviter tout abus de langage en vue de maintenir le sérieux et de garantir la crédibilité de vos interventions dans cette rubrique. Les commentaires des visiteurs ne reflètent pas nécessairement le point de vue de Tahalil et de ses journalistes.
Les commentaires insultants ou diffamatoires seront censurés.

TAHALIL 2006-2020 Tous droits reservés