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La Mauritanie entame dimanche le retour aux institutions démocratiques   
16/11/2006

La Mauritanie doit reprendre dimanche le chemin de la démocratie avec des élections législatives et municipales, premières étapes d’un processus de retour des civils à la tête du pays promis en 2007 par la junte qui a pris le pouvoir par la force en août 2005.



Près de 1,07 million de personnes sont appelées à élire 216 conseils municipaux et les 95 députés de l’assemblée nationale -dissoute par la junte en 2005- dans les 2.336 bureaux de vote de cette république islamique principalement désertique.
Après un référendum constitutionnel plébiscité par les électeurs en juin, ces scrutins constituent le premier d’une série de rendez-vous électoraux destinés à rétablir un régime démocratique au terme d’une transition de 19 mois engagée par la junte militaire qui a déposé le 3 août 2005 l’ancien président Maaouiya Ould Taya.
Les autorités, dont les membres ne peuvent se présenter, se sont engagées à fournir les garanties d’un vote transparent, libre et équitable.
Dans cette optique, une commission nationale électorale indépendante (CENI) a été mise en place pour la première fois depuis l’indépendance du pays en 1960 et le personnel électoral a été entièrement renouvelé sous l’oeil bienveillant de la communauté internationale.
Lors d’une visite récente à Nouakchott, le commissaire européen au développement Louis Michel avait estimé que "les éléments sont en place pour des élections transparentes".
L’Union Européenne (UE) s’apprête à déployer dimanche une centaine d’observateurs dans ce pays grand comme deux fois la France.
Sur une trentaine de formations en lice, cinq font figure de favorites, mais les  observateurs s’attendent à ce qu’aucune majorité ne se dégage des 1.222 listes enregistrées pour les municipales contre 444 pour les législatives.
En outre, beaucoup craignent une faible participation du fait d’une campagne plus discrète qu’à l’accoutumée.
"Avec la multiplication des candidatures et la faiblesse de mobilisation des électeurs par les acteurs politiques, on se dirige vers un émiettement du paysage politique", prédit Mohamed Fall Ould Oumeïre, directeur de la Tribune (indépendant), l’un des hebdomadaires les plus lus du pays.
En revanche, selon lui, "si une tendance émerge tout de même de ces élections, elle pourra constituer une sorte de primaire en vue de la présidentielle de mars 2007", qui doit déclencher le départ de la junte après des sénatoriales en janvier.
Au cours de la campagne, l’ensemble des partis ont présenté des programmes similaires proposant généralement une meilleure répartition des richesses -notamment grâce à la nouvelle manne pétrolière-, une réforme de l’administration et de la justice et la consolidation de la démocratie.
Les principaux favoris attendus sont les anciens partis d’opposition tels que le Rassemblement des Forces Démocratiques (RFD), l’Alliance Populaire Progressiste (APP) et l’Union des Forces du Progrès (UFP).
Vient ensuite l’ancienne formation au pouvoir, le Parti Républicain pour la Démocratie et le Renouveau (PRDR ), encore bien implanté malgré la fuite de nombreux candidats vers des listes indépendantes.
Enfin, les islamistes modérés, jusqu’à présent exclus de la politique, ont fait leur entrée dans la bataille électorale avec l’aval de la junte et sont considérés par les observateurs comme une force émergeante susceptible de créer la surprise, au sein d’un groupement de "réformistes centristes".

Autre nouveauté rarissime dans le monde arabo-musulman, les autorités ont mis en place un dispositif complexe censé permettre une représentation féminine avoisinant les 20% dans les conseils municipaux et le futur parlement.
Dans les grandes artères bordées de sable de la capitale, les candidats ont jusqu’à vendredi soir pour faire campagne, faite de concerts nocturnes ponctués de discours, sous des tentes traditionnelles couvertes d’affiches à leur effigie.

 

Les principaux partis en lice aux législatives et municipales

 

Une trentaine de partis politiques et deux grands regroupements d’indépendants sont en lice pour les législatives et les municipales de dimanche en Mauritanie.
L’ensemble des formations présentent des programmes similaires prônant, à quelques exceptions près, la lutte contre le racisme, l’esclavage et le tribalisme, des réformes administratives et judiciaires et la consolidation de la démocratie.
Au plan économique, ils font tous le constat de la forte pauvreté et promettent aux électeurs un mieux être, insistant notamment sur la lutte contre le chômage, une meilleure répartition des richesses et un programme de relance de l’économie.
Cinq principales formations apparaissent comme favorites en vue des scrutins de dimanche:

- Le Rassemblement des Forces Démocratiques (RFD), réformiste, est un des principaux partis d’opposition à l’ancien régime de Maaouiya Ould Taya.
Dans son programme, il affirme détenir la solution de "l’équation: un pays riche, une population pauvre" à travers une "gestion rigoureuse des ressources et une répartition équitable des richesses".
Dirigé par l’ex-opposant Ahmed Ould Daddah, arrivé en seconde position à la présidentielle de 1992 remportée par l’ex-président Ould Taya et plusieurs fois emprisonné pendant l’ancien régime.
- L’Alliance Populaire Progressiste (APP), coalition de mouvements "harratines" (anciens esclaves) de lutte contre l’esclavage, et de nationalistes, jouit d’une importante popularité dans les couches les plus déshéritées.
L’APP s’engage notamment à sortir l’assemblée nationale du rôle de "chambre d’enregistrement" qui a été le sien sous l’ancien régime.
Dirigé par Messaoud Ould Boulkheir, ex-ministre et unique chef de parti de souche "harratine".
- L’Union des Forces du Progrès (UFP), d’orientation socialiste, dénonce le "libéralisme sauvage" qui "s’abat sur le peuple" et promet une politique sociale qui sache protéger les couches faibles et permette l’émergence d’une classe moyenne.
Son leader est Mohamed Ould Maouloud, ancien militant du mouvement "kadehine" (marxiste-léniniste) fondé dans les années 1970. Il prônait le dialogue sous l’ancien régime et se targue aujourd’hui d’être à l’origine d’avancées démocratiques concédées par l’ancien pouvoir dans les années 2000.
- Le Parti Républicain pour la Démocratie et le Renouveau (PRDR), l’ancien parti au pouvoir, demeure considéré comme une importante force politique.
Il a fait son autocritique au cours de la campagne en affirmant avoir réussi à "dépasser toutes les insuffisances et les incohérences du passé".
Le PRDR  a cependant été affaibli par la fuite de nombreux membres qui ont constitué ces derniers mois une multitude de listes indépendantes réunies au sein d’un regroupement.
- Les "réformistes centristes", groupement de candidats islamistes indépendants qui n’ont pas reçu l’autorisation de se constituer en parti. Ces islamistes modérés font leur entrée en politique pour la première fois depuis l’indépendance et sont considérés par les observateurs comme une force émergence susceptible de créer la surprise.
Très structurés, leur discours pragmatique et basé sur la religion semble séduire plusieurs couches de la population.

Un quota de 20 % accordé aux femmes pour changer les mentalités

En obtenant la garantie d’être représentées à hauteur de 20% au sein des conseils municipaux et du parlement à l’issue des élections à venir, les mauritaniennes entendent bien rompre avec des traditions politiques nationales marquées par la domination des hommes.
La junte militaire au pouvoir depuis un coup d’Etat en 2005 dans la République Islamique a accepté d’adopter un mécanisme visant à accorder environ 1/5e des sièges aux femmes à l’issue des prochaines municipales et législatives de dimanche, une initiative rare dans les pays arabo-musulmans.
Ces scrutins entrent dans le cadre d’une transition démocratique qui doit marquer le retour des civils au pouvoir après des sénatoriales en janvier et une présidentielle en mars 2007 dans ce pays de trois millions d’habitants.
La loi des quotas pour les mandats électoraux accordés aux femmes, promulguée cet été et entrée en vigueur avant le dépôt des candidatures, a obligé les formations politiques à accorder des places de choix aux femmes sous peine d’irrecevabilité de leurs listes.
"Cette loi était vraiment nécessaire dans un pays où les femmes occupent environ 3% des mandats électoraux et où aucune n’est préfet ou magistrat", souligne Jemila mint Ichidou, avocate et co-auteur du projet de loi.
"Les 20% ont été proposés lors des journées de concertation politique avec la junte (en octobre 2005) et, avec le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), nous avons fait le «lobbying» nécessaire auprès des partenaires internationaux pour qu’ils motivent les autorités", raconte-t-elle.
"Le texte prévoit la présence de femmes aux 2ème, 5ème et 7ème places des listes candidates aux municipales et des listes «zébrées» avec une alternance «une femme, un homme» pour les législatives", explique-t-elle.
"Pour les sénatoriales, nous prévoyons des femmes à la tête de toutes les listes mais rien n’est encore finalisé", poursuit l’avocate, s’avouant "optimiste pour remplir le quota au soir des élections".
Fatimata Mbaye, présidente de l’Association Mauritanienne des Droits de l’Homme (AMDH), estime que "cette révolution douce est nécessaire à l’évolution du pays".
"Contrairement à ce qu’on peut penser, la femme occupe une place très importante dans la société mauritanienne qui est prête au changement à l’exception de quelques bastions", estime-elle, soulignant que "le potentiel est là, par le nombre et la compétence, nombre d’entre elles ayant accès aux études".
Mohamed Abdellahi Bellil, ancien responsable du Parti Républicain pour la Démocratie et le Renouveau (prdr, ex-pouvoir) et pourfendeur de cette loi, estime quant à lui que "la femme doit occuper une place méritée et non une position réservée".
"Avant d’être candidate, elle doit pouvoir conjuguer quatre verbes: pencher pour la politique, vouloir briguer des postes, pouvoir assumer ses responsabilités et mériter son ambition", estime-t-il.
"Ces quotas ne devraient pas exister. Idéalement, on aurait dû laisser les femmes arracher leurs places toutes seules", concède Fatimettou mint Abdel Malick, seule mauritanienne élue maire en 2001 dans l’arrondissement de Tevragh Zeina, à Nouakchott.
Celle-ci avoue toutefois avoir "milité pour (le quota) car cela n’évoluait pas" du fait de "trois obstacles majeurs: la conscience des femmes, le contexte socio-culturel et le manque de volonté politique".
"Si la volonté politique est là et si les femmes prennent vraiment conscience du rôle qu’elles peuvent jouer, alors on arrivera un jour à la parité", estime-t-elle.
Signe d’une évolution manifeste des mentalités, les islamistes modérés, jusqu’à présent exclus de la politique, ont fait leur entrée dans la campagne en présentant pas moins de 50% de femmes sur leurs listes indépendantes.

La Mauritanie depuis le coup d’Etat d’Août 2005

Voici une chronologie depuis le coup d’Etat d’août 2005 qui a porté une junte militaire au pouvoir en Mauritanie:
2005
- 3 août: Un Comité Militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD), présidé par le Colonel Ely Ould Mohamed Vall, renverse le président Maaouiya Ould Taya.
- 4 août: l’Union Africaine (UA) annonce l’exclusion de la Mauritanie jusqu’au retour de "l’ordre constitutionnel".
- 6 août: La junte annonce des élections générales après un référendum sur la constitution et adopte une charte constitutionnelle pour la transition.
- 2 sept : Amnistie générale en faveur des mauritaniens condamnés pour crimes et délits politiques, dont l’ancien président Mohamed Khouna Ould Haidalla et d’anciens militaires condamnés pour leur participation aux putschs manqués de 2003 et 2004.
- 13 sept: Retour d’exil d’opposants au régime déchu, dont le chef militaire des cavaliers du changement.
- 20 sept: Création d’une Inspection Générale d’Etat pour veiller à la bonne gestion des finances de l’Etat.
- 10 nov: Le gouvernement annonce que la transition sera réduite à "19 mois environ".

2006
- 5 jan: La Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme (FIDH) annonce la fin d’une brouille de dix ans avec la Mauritanie.
- 24 fév: Début de la production de pétrole sur le champ off-shore de chinguetti, au large de Nouakchott. - 20 avr: Le chef d’Etat déclare "la guerre" contre la corruption.
- 17 mai: Mise en place d’une Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH), la première du genre dans le pays.
- 27 mai: Le chef de la junte s’engage pour l’abolition de l’esclavage "sous toutes ses formes". en dépit de son abolition en 1981, l’esclavage existe dans les faits.
- 29 mai: L’Union Européenne reprend sa coopération, en partie gelée après le coup d’Etat.
- 25 juin: Adoption par référendum d’une nouvelle constitution qui octroie au chef de l’Etat d’importantes prérogatives mais donne au parlement le droit de voter la défiance ou la censure du gouvernement. Le mandat présidentiel, réduit à 5 ans, est renouvelable une seule fois.
- 2 août: Ely Ould Mohamed Vall annonce qu’il se retirera des affaires politiques et militaires après la présidentielle de 2007.
- 27 sept: Le chef de la junte assure qu’aucun parti islamiste ne sera autorisé dans son pays.
- 15 oct: Promulgation d’une loi prévoyant une "libéralisation totale" des médias.
- 1er nov: La Coalition des Forces pour le Changement Démocratique (CFCD), regroupant huit partis de l’ex-opposition, se dit "satisfaite" des mesures de transparence prises par la junte pour les élections. Les islamistes y participent sur des listes indépendantes.
- 4 nov: Début de la campagne électorale en vue des législatives et des municipales du 19 novembre.

(Avec AFP)


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