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l’historien Hamahou Allah : «L’unique édifice bâti par les Almoravides, c’est le fort d’Azougui»   
04/11/2007

Nos ancêtres les Almoravides, nous n’en savons que très peu. Sauf, qu’ils furent -il y a de cela un millénaire- de redoutables combattants animés par une inébranlable foi sunnite face auxquels rien n’a résisté du Niger jusqu’à l’Espagne, entre 1059 et 1142 . Pour revisiter leur histoire, nous avions interviewé l’historien Hamahou Allah Ould Salem qui a bien voulu éclairer notre lanterne avec cet entretien que nous publions ici.



Tahalil : D’où étaient partis les Almoravides ? Nous connaissons les thèses habituelles : l’île de Tidra, l’embouchure du fleuve Sénégal …Qu’en est-il ? Et pourquoi ceux qui ont construit Marrakech et bien d’autres forteresses et cités, n’ont laissé aucune trace dans leur territoire d’origine ?

Hamahou Allah Ould Salem : C’est une question importante. Il faut dire que les Almoravides (Al Mourabitounes) tirent leur nom du mot arabe «ribat», mot qu’il faut entendre dans son acception coranique et qu’il ne faut pas lier à un quelconque édifice ni à Tidra, ni ailleurs. La seule cité qu’ils auraient édifiée au début du mouvement est «Artenenni» au Hodh El Gharbi. Il faut d’ailleurs signaler l’existence d’un groupe ou famille appelée «Ehl Artenen», fondu dans une tribu de la région et qui continue à habiter cette ville aujourd’hui.

T: La mémoire collective a retenu des noms comme : Abdallah Ibn Yacine, Yahya Ibn Ibrahim, et d’autres. Qui sont-ils et quels étaient leurs rôles ?
HOS :
Yahya Ibn Ibrahim était l’émir des Sanhaja. Il appartenait à la grande confédération Lemtouna qui allait donner naissance à une vingtaine de tribus de la Mauritanie actuelle. De retour de son pèlerinage à la Mecque, il passe par Kairouan (Tunisie actuelle).
Là-bas il rencontra Abu Umran El Fassi, un érudit expulsé par les Zenâta du Maghreb. Yahya lui demande d’envoyer avec lui un de ses disciples pour dispenser un enseignement religieux aux Lemtouna. Abu Umran ne trouvant aucun candidat se résout à remettre à Yahya une lettre pour un disciple résidant à Tiznit (au Maroc actuel) . Il s’agit de Wejjaj Ibn Zellou tribu Lamta voisine des Sanhaja. Celui-ci envoya avec Yahya son disciple nommé Abdallah Ibn Yacine de la tribu Gezzula .Son rôle va être, par la suite, déterminant.

T : Peut-on dire, avec des mots d’aujourd’hui, que Abellah Ibn Yacine qui fut l’idéologue des Mourabitounes était salafiste-jihadiste ?

HOS : Non. Le salafisme n’existait pas à cette époque. Abdallah Ibn Yacine est un érudit Malikite dont le souci est l’enseignement orthodoxe et la défense des terres d’Islam. En somme un jurisconsulte ordinaire. Il avait séjournait en Andalousie et son projet politique islamique était classique. Ses fatwas étaient généralement bien accueillies mais quelques unes étaient contestées.
T: Pouvez vous nous donner des exemples?
HOS :
Ils considérait les sanhaja comme des ignorants et les obligeait à effectuer la prière commune (Jamaa) pour répéter derrière un imam les prières qu’ils n’arrivaient pas à réciter. Le malheureux qui s’absentait recevait 25 coups de fouet.

T: Le groupe dirigeant almoravide était resté soudé jusqu’à la conquête du Marrakech en 1068. Pourquoi Abu Bakr Ibn Amer était-il revenu au sud ?

HOS : Il faut préciser tout d’abord que l’Etat et le système politique Lemtouna sont antérieurs à l’arrivée de Abdallah Ibn Yacine. Il existait déjà un royaume Sanhaja au Sahara dirigé par les Lemtouna. Sa capitale était Aoudaghost. Ce royaume était en déclin du fait de la montée en puissance de l’empire du Ghana. L’arrivée de Ibn Yacine et son enseignement ont donné un nouvel élan à l’Etat Lemtouna et sa continuité a été assurée par la relève almoravide. Le premier émir Lemtouna du nouvel Etat était Yahya Ibn Oumar. Il a été tué par les Gdalla en Adrar. Son frère Abu bakr lui a succédé. Les raisons de l’opposition des Gdalla à Abdallah Ibn Yacine ne sont pas très claires pour les historiens. Etaient-ils des kharijites ? Ceci n’est pas encore élucidé. L’autre personnage important est Youssouf Ibn Tachefine. Il est le cousin de Abu Bekr et de Yahya et comme eux, il appartient à la famille Beni Turgut ou Beni Tentuk (assimilée aux Tendgha d’aujourd’hui). Sous la direction de Abu Bekr, le Sahara et le Maghreb ont été conquis. C’est lui qui a choisi le site pour la construction de Marrakech et ordonné le début des travaux mais le véritable fondateur de la ville est Youssouf IbnTachefine. Abu Bekr a alors laissé Youssouf à la tête d’une armée formée essentiellement de jeunes et de revenir au sud pour réduire les quelques poches animistes qui existaient encore.
T: Mais au sud, il y avait le Tekrour.
HOS
 : Le Tekrour est un Etat soninké. Il avait fourni quelques contingents aux
Almoravides. Le mot Tekrour lui-même est un mot arabe qui veut dire frontière ou tampon, il séparait l’Etat almoravide des Etats animistes du sud et il était situé sur le fleuve Sénégal. En Hassania le mot Tkarir désigne l’objet qui sépare le chameau de sa charge et lui évite ainsi les blessures que pourrait causer la fréquence des frottements.

T: On a l’impression que Abu Bekr ibn Amer en revenant au sud était brusquement sorti de l’histoire.

HOS: Abu Bekr n’est pas sorti de l’Histoire mais les sources arabes ont cessé de parler de lui après son retour au sud. Il dirigeait personnellement l’armée et avait confié le nord à Youssouf ibn Tachefine .Il continuait à être le chef incontesté du mouvement et le dinar, la monnaie almoravide était frappée à son nom. Abu Bekr a séjourné à trois reprises au Maghreb : Une première fois lors de la conquête ; une deuxième fois à Aghmat de laquelle il était revenu accompagné de plusieurs ulémas dont le célèbre El Hadrami et la troisième fois, il voulait convaincre Youssouf de revenir combattre au sud mais celui-ci pensait que la guerre au Maghreb et en Andalousie était prioritaire. C’est le rôle qu’allait jouer Youssouf sur les deux rives de la Méditerranée qui explique que l’Histoire ait plus retenu son action. L’histoire s’écrivait au Maghreb et en Andalousie et pas au Sahara où Abu Bekr continuait à combattre les animistes gangara, malinkés et autres soninkés. Il a été touché par une flèche empoisonnée sur les rives du Sénégal et il est revenu mourir au Tagant appelé alors gangara du nom de ses habitants.

T: On dit que Koumbi Saleh et Aoudaghost étaient deux cités riches où on exploitait des mines d’or. Après sa chute, en 1076, à qui était revenu l’exploitation de ces gisements ?

HOS : Il faut dire, d’emblée, qu’il n’y avait aucune mine d’or ni à Koumbi Saleh ni à Aoudaghost . C’était deux cités par lesquelles passait le commerce caravanier. Les caravanes fournissent le sud (ou Soudan) en sel dont il manque et en rapportent, entre autres, de l’or qu’il produit. Il faut peut être préciser ici, que contrairement à une idée très répandue, Koumbi Saleh n’est ni la capitale ni même une ville de l’empire du Ghana. C’est une ville Sanhaja berbère, habitée aussi par des soudanais et des arabes. La capitale du Ghana se trouvait au Ouagadou (au Mali actuel). Koumbi Saleh avait des liens symboliques et des rapports en dents de scie avec Ghana. Son nom lui vient de Saleh, un descendant du groupe fondateur.
Quant à Aoudaghost, elle est située à 60 Km au nord de Tamchekett. Elle abritait le roi sanhaja Lemtouna. S’agissant de l’or d’Aoudaghost, il s’agit d’un trésor qui comprend une couronne et d’autres parures .Ce trésor a été découvert dans les années 70 et exposé au congrès d’Aleg.
T: Il se trouve où aujourd’hui?

HOS : On ne sait pas où se trouvent aujourd’hui ces reliques qui ont 1000 ans d’age. Leur dernière apparition était dans une capitale maghrébine. Depuis lors, plus de nouvelles.

T: Revenons à Aoudaghost et Koumbi Saleh. Comment s’est faite leur conquête ?

HOS :Le Ghana n’a pas été conquis par les Almoravides mais par les Sosso . Par contre Koumbi Saleh qui lui était inféodée partiellement a été conquise par Mohamed Ibn Yahya Ibn Oumar ou Mohamed Ibn Abu Bekr Ibn Umar et cela 30 ans, après le début du mouvement. Elle abritait des kharijites qui se sont convertis au rite malikite, paci-fiquement. S’agissant d’Aoudaghost, elle a été entièrement pillée par les Almoravides qui ont commis par ailleurs de nombreuses exactions.

T : Exactions de quelle nature ?
HOS
 : Un érudit de Kairouan qui enseignait le coran a été pendu et c’est le Abdallah Ibn Yacin lui-même qui lui a tranché la tête. Il l’avait accusé d’être lié politiquement à Ghana.

T : Quel bilan de l’action Almoravide au Sud.
HOS :
L’unique édifice bâti par les Almoravides et dont on peut encore voir les
les vestiges est le fort d’Azougui. C’est un ouvrage gigantesque que la poésie Lemtouna appelle la maison de pierre. L’essentiel de leur action était la diffusion de l’islam malikite dans la sous région et c’est là leur grand succès. Les poches animistes et shiites Ibadhites étaient définitivement réduites.
T: Quelle était la langue des Almoravides ?

HOS : Les Almoravides parlaient le berbère Zanaga mais l’élite religieuse parlait l’arabe. Elle était constituée de savants originaires pour la plupart du Maghreb.

T: Apres la chute des Almoravides en 1147 qu’est-il advenu des tribus et des dirigeants Sanhaja ?

HOS: A la chute de l’Etat almoravide au Nord sous les coups Almohades, le sort des groupes fidèles aux Almoravides n’a pas été le même. Ceux qui étaient au Sahara sont restés regroupés autour des successeurs de Abu Bekr Ibn Omar.
Pour ceux qui étaient au Nord, regroupés autour des successeurs de Youssouf Ibn Tachefine, il s’agissait surtout de sauver leurs vies en fuyant les carnages de Marrakech, Fès, Tlemcen…
Ils ont trouvé refuge au Touat (Sahara algérien actuel). Leur arrivée aux oasis du Touat se situe en 1160. Ils ont erré 13 ans dans le sahara. Ces Almoravides là sont les ancêtres des Tendgha et des Tadjakant de Tinigui. D’autres sont revenus retrouver les leurs au Sahara comme les Idawich descendants d’Abu Bekr. Là, il faut absolument dire un mot de la révolte que les Beni GHANIYA vont diriger de 584 H (1190) à 639 H (1242) au Sahara contre les Almohades. Ce sont les descendants et neveux du grand dirigeant almoravide Ibn Ghania El Messoufi. Ils vont réussir à mobiliser contre les Almohades les arabes Beni Hilal de l’actuelle Libye et de l’actuel Sahara algérien ainsi que les almoravides restés au désert.
Le dernier dirigeant de cette rébellion est Yahya ibn Ghaniya. Il est mort en Algérie où ses filles son restées.

T: Ainsi après un siècle de gloire ailleurs, les Almoravides, étaient donc revenus au bercail.

HAOS : Absolument. Yahya Ibn Ghaniya a drainé un grand nombre de tribus berbères de Libye vers la Mauritanie actuelle .On peut citer les Laarache, les Ideyboussat, les Terkez, sans compter des familles Tendgha , Mechdouf ou Idawich . D’autres tribus sont descendus au sud dans la même periode. On peut citer les Idawali venant de Tabelbalet (518 H), des Mhajib venant du Touat

T: Le XIVe siècle voit l’entrée en scène des Beni Hassanes. Comment la langue berbère s’était-elle effacée devant l’arabe et son dérivé le Hassania ?

HAOS: Avant de vous parler du Hassania et du berbère, disons un mot de la langue Arabe. Il s’agit d’une très vieille langue au Sahara, elle a été introduite par les premiers conquérants musulmans. Il faut citer parmi ceux-ci :
-Habib ibn Obeidete ibn Oghba ibn Nafi qui a atteint Aoudaghost (au Hodh) au
VIIIe siècle lors de ses expéditions contre le Macina .
-El Mouchtera ibn El Aswad (ommeyade) qui a conquis toute les régions du Souss aux sources du fleuve Sénégal. Les chroniques rapportent 23 de ses expéditions. C’est lui qui a introduit l’Islam dans la région du Tekrour, région tampon entre les Soudanais et Sanhaja musulman et les royaumes animistes. La langue arabe est restée longtemps une langue d’élite et de savants, apportée du Maghreb et d’Andalousie. Beaucoup d’écrits sont restés de cette époque. On peut citer ceux de EL HADRAMI. Ceci dit, les populations dans leur presque totalité ne parlaient que le berbère et les autres langues africaines. Seul le berbère, et ceci me ramène à votre question, sera progressivement remplacé par le Hassania.
Voyons les conditions historiques de ce changement .Les tribus arabes Beni Hassanes, parties de la grande vague Hilalienne, sont arrivées dans la région vers le XIIIe siecle. Leur langue, le Hassania, est un mélange de dialectes du Yémen et de Nejd. Elles se sont retrouvées coincées entre les berbères mérinides du nord et les berbères Sanhaja du sud. Ces sanhaja qui faisaient face aux Beni Hassanes étaient groupés dans l’Etat BDOUKEL qui contrôlait le Hamada, le Tiris, la Saguiet et l’Adrar. C’est cet Etat qui va subir les attaques des Beni Hassanes refoulés par les Mérinides au XIVe siècle.
Les Beni Hassanes étaient beaucoup moins nombreux que les Sanhaja mais leurs techniques de guerre basées sur des raids éclairs ont fait éclater l’Etat Bdoukel .Cette stratégie a été conseillée aux Hassanes, surtout les Oulad Nacer par Sidi Mohamed EL KOUNTI en guerre contre ses oncles Bdoukel. Cette guerre a beaucoup de zones d’ombre mais elle a eu pour conséquence la victoire des Beni Hassanes et leur langue a commencé à se répandre. Pour moi, mais aussi pour d’autres historiens, cette guerre est le véritable Charr Bebbe. Pour conclure, disons que le déclin du berbère est lié à trois raisons :.
La première est politique. La langue de ceux qui détiennent les armes est celle que les gens apprennent .La deuxième raison est relative à l’espace plat que constitue la Mauritanie. En effet le berbère n’a pas trouvé de refuge naturel dans de hautes montagnes comme au Maroc. La troisième raison est que le Hassania est proche de l’arabe qui reste
une langue sacrée. J’ajouterai une autre explication que beaucoup n’aiment pas entendre et qui est que les Beni Hassanes usaient de la violence pour obliger les autres à parler leur langue.

T: Avec la victoire totale des Beni Hassanes, que fut donc la nouvelle carte géopolitique de l’espace mauritanien ?
HOS :
Rappelons qu’avant l’arrivée des Beni Hassanes, il y avait en plus de l’émirat Bdoukel au nord, d’autres émirats sanhaja :
-L’émirat Nyirzig à l’ouest .C’est cet émirat qui traitait avec les premiers occidentaux arrivés sur les cotes.
-L’émirat Beylgatt dans la zone du Gorgol (Ce nom est à l’origine du mot mbeiligue en hassania).
-L’émirat des Ideichilli en Adrar. Il s’étendait jusqu’à F’derick et comptait plus 40 tribus Lemtouna ,Messoufa,Touareg et arabes.
-L’émirat de Id ou Yeder, encore appelé Bakhwaga , est l’émirat IDAWICH du Tagant et de R’gueibe. Les oulad Nacer vont faire tomber les Bdoukel. Les Brakna et Trarza vont s’attaquer aux Beylgatt .Les Oulad Rizg vont écraser les Nyirzig. L’Adrar sera conquis en dernier par les Ibn Othman .
La dernière bataille entre Les Sanhaja et Beni Hassanes s’est déroulée au Tagant en 1778 à LEHNEIKATT.
Les Idawich réussiront à maintenir leur Emirat à coté des autres émirats Hassanes.
Il restera ainsi le seul émirat Sanhaja jusqu’à la création de l’émirat Mechdouf au 19e siècle.
Propos recueillis par IOM


Toute reprise totale où partielle de cet article doit inclure la source : www.journaltahalil.com
Commentaires
Ahmedou

2011-01-11 13:56:01

Ce article est tres important parcequ’il relate une période importante de notre identité. Nous souhaitons avoir plusieurs informations sur les dirigeants de ces émirats notamment : - Emirat de bdoukel, emirat de Nyirzig, émirat de Beylgatt, émirat de Ideichilli et émirat Idawish qui existe actuellement.

faty
faty@nantes.fr
2010-09-23 20:35:56

salut merci pour cette article je suis moi même d’origine almoravide j’ai toujours entendu ma famille dire que nous somme d’origine berbère venant du Maroc de sakya el hamra et wad edhab on se marie pas avec les autres on a des traditions berbères et même on utilise beaucoup des mots berbère marocains mais malheureusement on perd de plus en plus notre identité ça fait mal au coeur pourtant on ex

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