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Médias et Covid-19 : 'Les jeunes disposent des outils les plus pratiques pour capter le réel en temps réel', selon Kissima Diagana, journaliste mauritanien   
20/04/2020

Pour mieux comprendre les enjeux du traitement de l’information en cette période de Covid-19 en Mauritanie, nous nous sommes rapprochés de notre doyen Kissima Diagana, directeur du site Initiative News, par ailleurs consultant.



Il a observé le champ médiatique en ce temps de crise sanitaire et nous livre ses commentaires sur les enjeux de ce contexte spécial pour les médias en général et les jeunes journalistes en particulier.


Reines d’Afrique : Quels commentaires faites-vous sur le traitement médiatique de la crise du Covid-19 en Mauritanie ?

Kissima DIAGANA : Votre question m’oblige d’emblée à essayer de savoir comment les médias traitent l’information liée au Covid-19 en Mauritanie. Les médias officiels, Radio, télévision nationales et agence mauritanienne d’information sont astreints à un traitement sous dictée des autorités gouvernementales. Il s’agit de médias qui ont forcément la primeur de l’information officielle mais qui sont tenus de n’en relayer que ce qui est autorisé.

Dans ce contexte de crise, il est tout à fait logique qu’à la télévision El Mauritania, ou à la Radio Mauritanie, les invités des journaux télévisés ou parlés ainsi que ceux qui sont appelés dans les studios et sur les plateaux soient recommandés par le ministère.

Vous verrez par exemple qu’à la TVM, les émissions, en langues nationales notamment, ont pour invités des médecins et autres cadres de la santé triés sur le volet et appelés à intervenir. Cela permet, du point de vue du gouvernant, d’avoir un contrôle de ce qui est dit au public mauritanien et une maîtrise de l’information à des fins de stabilisation d’une situation a priori exposée à toutes sortes de dérives.

« Les jeunes journalistes doivent comprendre les grands enjeux de cette situation qui va au-delà d’une simple crise de santé humaine »
De l’autre côté vous avez les médias dits indépendants. Ici je ne porterais pas l’accent sur les radios et télévisions libres de la place dont je crois savoir que le niveau d’indépendance laisse à désirer. Je vais surtout noter que dans le paquet de médias indépendants il y a cette presse privée qui s’exprime sur les sites web ou dans les rares journaux de la place.

La plupart de ceux qui se mêlent de traitement journalistique de l’info souffre d’un défaut de maitrise déontologique des questions au point que l’on ne sait plus, à travers une certaine presse, la limite entre l’information et la propagande, entre le recul et les positions qui stigmatisent.

Il y a certes des journalistes qui font de gros efforts de recherche de l’information et se donnent le temps nécessaire de faire des recoupements et de mieux procéder aux vérifications indispensables avant toute diffusion. Mais il est regrettable de constater que la tendance au scoop est devenue une norme.

Si vous êtes lent à donner l’information, vous n’êtes pas bien vu. Dans ces conditions, ce sont les principes du professionnalisme et de l’éthique qui sont mis à rude épreuve dans un environnement où la précipitation induit facilement en faute du fait d’une explosion des moyens de diffusion de l’information vraie et des fake-news bien maquillés. Ici c’est l’effet des médias sociaux qui ont conquis l’espace d’échange d’informations et de nouvelles.

Reines d’Afrique : Est-ce que vous sentez un changement dans le processus d’information et de diffusion à part l’effet des réseaux sociaux ?

Kissima DIAGANA : On sent tout à fait le changement dans le processus d’information. Les réseaux sociaux sont inévitablement une partie de ce changement. Ils permettent une rapidité qui souvent bouleverse le processus classique de diffusion. Figurez-vous que dans un médium classique, Télévision, radio, journal ou autre, il y a tout un protocole qui participe, comme dans une raffinerie, à la mise à disposition d’un consommable  sécurisé.

Aujourd’hui, avec ces réseaux sociaux c’est le produit brut qui est servi. Mais, comme point positif de ce changement dans le processus d’information et de diffusion, les réseaux sociaux peuvent devenir une source fiable. Pourquoi ? Parce que les autorités, qui en temps normal peuvent refuser de donner une information à un journaliste qui prend la peine de leur téléphoner ou d’aller à leur rencontre, interviennent directement sur Facebook ou sur tweeter.

Ils fournissent ainsi à moindre frais les renseignements que le bon journaliste n’aura qu’à exploiter. Ici, en Mauritanie, le ministre de la santé facilite la tache car il a souvent pris la parole sur Facebook pour renseigner le public, vidéo à l’appui. Cela facilite le relais même si on peut y voir une démocratisation qui banalise l’information.

Reines d’Afrique : Est-ce que vous pensez que cette crise sanitaire mondiale bouleverse la sphère médias ici ?

Kissima DIAGANA : Toute crise induit inévitablement un bouleversement. Cette crise sanitaire, à mon avis, est inédite dans l’histoire de l’humanité. Elle se répand partout dans le monde et donne l’occasion à une pression médiatique, elle aussi inédite. Le mot coronavirus ou covid-19 est sûrement le plus prononcé chaque jour depuis plus de  six mois. C’est dire le poids de la psychose sur les esprits. Et c’est là où la sphère des médias en Mauritanie, comme ailleurs dans le monde,  sera marquée par cette influence causée par la nécessité de ne parler que de cette pandémie.

« On ne peut ni ne doit  empêcher un journaliste de soupçonner ce qui se cache derrière une information servie par les autorités. »
De plus, vous avez cette mondialisation, dont certains analystes disent déjà qu’elle est à l’origine de ce qui arrive à l’humanité.  A cette mondialisation n’échappe pas la Mauritanie. La crise sanitaire mondiale qui est gérée ici en Mauritanie doit inspirer les acteurs de nos médias à améliorer leur pratique car c’est face aux crises que les talents professionnels doivent s’exprimer.

Ici je veux appeler nos confrères et nos consœurs à une prise en charge responsable des questions à traiter. On ne peut ni ne doit  empêcher un journaliste de soupçonner ce qui se cache derrière une information servie par les autorités. Pourvu que ses soupçons débouchent sur des investigations rigoureuses dans le but d’informer vrai. Cette crise sanitaire est une occasion d’observer tous les acteurs de tous les domaines…Les bouleversements sont déjà là…

Reines d’Afrique : Quelles leçons doit –on tirer dans notre manière de travailler en temps de crise surtout pour les plus jeunes confrères ?

Kissima DIAGANA : Question fondamentale qui me permet de poursuive l’idée que j’ai émise en disant que les bouleversements sont déjà là.

A mon avis, s’il y a bouleversement, il y a forcément recomposition. La crise sanitaire va chambouler les espaces politiques, économiques, intellectuels et mêmes sécuritaires. Or, les médias sont dans la veille sur tout ces processus. Comme témoins, les acteurs des médias sont appelés à choisir des angles bien aigus de traitement des divers sujets.

Les jeunes journalistes, dont vous-même êtes un des éléments remarquables, doivent comprendre les grands enjeux de cette situation qui va au-delà d’une simple crise de santé humaine. Il y longtemps que le monde est en ébullition du fait des tiraillements stratégiques, économiques, climatiques, culturels, etc. Les jeunes disposent des outils les plus pratiques pour capter le réel en temps réel.

Il y a de plus en plus d’initiatives jeunes de prise en charge médiatiques des questions de l’heure. Il se développe un journalisme citoyen qui ne doit pas se faire au détriment de votre pratique professionnelle. Vous devez avoir cette originalité du professionnel qui sait percevoir les choses loin des enthousiasmes grégaires.

Avec votre téléphone portable vous avez la possibilité de retransmettre le monde au monde. Alors, à vous de jouer ! Il suffit juste d’établir les nouvelles règles mais dans le respect de l’art !

 

 

Source : Awaseydou.mondoblog

 

 kassataya.com


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