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Comment les Etats du Sahel peuvent sauver l’exploitation de l’or de la menace terroriste   
21/11/2019

Début novembre, un convoi transportant des travailleurs vers la mine d’or burkinabé de Boungou, propriété du canadien Semafo, a été attaqué, faisant 39 morts et une soixantaine de blessés.



L’attentat, un des plus meurtriers en Afrique de l’Ouest depuis plusieurs années, sème la psychose dans l’industrie aurifère du pays et de la région. Au-delà du Burkina Faso, ce sont tous les pays de la région du Sahel central qui doivent prendre des mesures efficaces pour juguler l’impact que peut avoir la menace terroriste sur l’exploitation de l’or, vitale pour leurs économies.

 

Regain de violence

Selon la société canadienne de conseil en risques politiques IN-D-TEL International, il y a eu environ 70 attaques au Burkina Faso en 2019, ciblant soit des civils, des infrastructures de l’Etat ou des forces de sécurité.

1attentat mine boungou

Un des attentats plus meurtriers en Afrique de l’Ouest depuis plusieurs années.

 

« Bien qu’un pic d’attaques ait été enregistré en mars et avril, la situation reste instable avec trois attaques au cours du mois dernier.  Malgré un couvre-feu mis en place par le gouverneur de la région de l’Est jusqu’en janvier 2020, l’attentat reflète l’inefficacité des mesures prises par les autorités », a commenté Charles Dumbrille, chef du risque chez IN-D-TEL.

« Malgré un couvre-feu mis en place par le gouverneur de la région de l’Est jusqu’en janvier 2020, l’attentat reflète l’inefficacité des mesures prises par les autorités »

L’attaque du convoi de Semafo intervient dans un contexte de regain de violence. En effet, en août 2018, la même compagnie minière avait déjà été la cible de deux attaques meurtrières qui ont coûté la vie à 8 personnes. Comme pour l’attentat de novembre, c’étaient des convois de la société transportant des employés vers les mines de Mana et Boungou qui avaient été attaqués. La société avait alors décidé de prendre des mesures pour améliorer la sécurité de ses travailleurs. Ainsi, tous les employés expatriés devaient être transportés vers les sites miniers par hélicoptère alors qu’une force militaire terrestre a été déployée sur la route entre Boungou et Ouagadougou. Ces mesures n’ont visiblement pas porté leurs fruits puisque les premiers témoignages de l’attentat du 6 novembre ont décrit comment les attaquants sont arrivés à bout de l’escorte militaire. Le véhicule militaire aurait heurté un engin explosif et le reste du convoi aurait été la cible de coups de feu de la part «?d’individus armés non identifiés?».

Et selon des sources de l’agence Reuters, le bilan pourrait être plus lourd, car le type de convoi attaqué transporte habituellement 250 travailleurs et des dizaines de personnes sont toujours portées disparues. Les 39 décès confirmés comprennent non seulement des employés de Semafo, mais également ceux de sociétés qui lui fournissent divers services comme Geodrill ou l’australien Perenti.

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De nombreux employés de Semafo parmi les 39 décès confirmés.

 

Si Semafo peut être vue comme particulièrement visée par les groupes armés, elle n’est pourtant pas la seule entreprise minière ciblée par les attentats. En janvier dernier déjà, le géologue canadien Kirk Woodman, travaillant dans un camp d’exploration à Tiabongou (au Burkina Faso) pour Progress Minerals, avait été enlevé puis retrouvé mort.

 

Psychose dans les rangs des compagnies minières de toute la région

Les compagnies australiennes opérant au Burkina Faso ont indiqué la semaine passée qu’elles constitueront un groupe de crise pour partager des renseignements et minimiser les risques pour leur personnel après les pertes de leur compatriote Perenti dans l’attaque du convoi de Semafo. Selon William Witham, PDG de l’AAMEG, l’organe représentant les mineurs australiens opérant en Afrique, il s’agira d’examiner les possibilités d’une meilleure collaboration entre les sociétés pour minimiser les risques.

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78 compagnies minières tentent de faire face ensemble aux risques sécuritaires.

 

Il faut noter que les craintes de l’AAMEG ne datent pas d’aujourd’hui. En juillet dernier déjà, les entreprises regroupées au sein de l’association s’étaient déjà rencontrées à Accra pour examiner des solutions à la détérioration de la situation sécuritaire en Afrique de l’Ouest, notamment au Burkina Faso, au Mali et au Niger.

En juillet dernier déjà, les entreprises regroupées au sein de l’association s’étaient déjà rencontrées à Accra pour examiner des solutions à la détérioration de la situation sécuritaire en Afrique de l’Ouest, notamment au Burkina Faso, au Mali et au Niger.

La Conférence sur la sécurité minière en Afrique de l’Ouest, qui a rassemblé plus de 78 compagnies minières, visait à donner aux chefs d’entreprise les moyens de prendre des décisions plus éclairées en matière de sécurité et d’investissement face aux menaces et aux risques très réels qui pèsent sur leurs activités.

 «Les groupes terroristes au Burkina Faso, au Mali et au Niger se concentrent sur les problèmes des communautés locales et exploitent les divisions communautaires et les vulnérabilités régionales pour gagner de l’influence », dénonçait M. Witham, expliquant que l’industrie minière était confrontée à des menaces d’enlèvement contre rançon, des raids, des attaques par refus d’accès.

Dans les rangs des compagnies minières, l’on craignait que les groupes terroristes ne se tournent vers des cibles commerciales, alors que leurs activités sont soutenues par les importantes rançons glanées auprès de certains individus et pays. Si pour le moment, ce sont uniquement les entreprises canadiennes et australiennes qui sont en état d’alerte, la psychose pourrait se généraliser à toutes les compagnies minières opérant dans la région, en cas de nouvelle attaque meurtrière.

 

De la viabilité de continuer d’opérer dans la région du Sahel central

La compagnie canadienne Semafo a déclaré, cette semaine, qu’elle ne rouvrira pas sa mine d’or Boungou tant que le problème de sécurité de la région ne sera pas réglé. Si son PDG Benoit Desormeaux a précisé qu’il ne s’agit pas de quitter définitivement le Burkina Faso, il ne fait aucun doute que la suspension des opérations coûtera cher à la société. Plus elle durera, plus se posera la question de la viabilité de continuer à opérer dans le pays. En effet, en plus de la sécurité des employés, les compagnies devront résoudre la problématique de la sécurité de leurs investissements.

Si son PDG Benoit Desormeaux a précisé qu’il ne s’agit pas de quitter définitivement le Burkina Faso, il ne fait aucun doute que la suspension des opérations coûtera cher à la société. Plus elle durera, plus se posera la question de la viabilité de continuer à opérer dans le pays.

Selon Charles Dumbrille, même si la sécurité est renforcée, « la menace d’attaques contre des entreprises étrangères opérant dans les zones périphériques du pays restera importante au cours des semaines et des mois à venir ».

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Benoit Desormeaux, PDG de Semafo, assure qu’il ne quittera pas le Burkina Faso.

 

Au-delà du Burkina Faso, ce sont tous les pays de la région, notamment le Mali et le Niger, qui paieront cher en matière d’attractivité des investissements miniers. Quand on sait ce que représentent les mines, y compris l’or, pour les économies de ces nations, des mesures à plus grande échelle s’imposent aux dirigeants. Le Mali et le Burkina Faso font partie des plus grands producteurs d’or d’Afrique, tandis que le Niger excelle dans la production d’uranium.

 

Les recommandations de l’ONG International Crisis Group

Dans un rapport publié cette semaine et intitulé « Reprendre en main la ruée vers l’or au Sahel central », l’ONG indépendante International Crisis Group a dénoncé la convoitise croissante que suscite le boom aurifère auprès des divers groupes armés. Selon elle, l’orpaillage serait le nœud du problème, car les groupes armés, y compris des djihadistes, y trouvent une nouvelle source de financement, voire un terrain de recrutement.

L’ONG indépendante International Crisis Group a dénoncé la convoitise croissante que suscite le boom aurifère auprès des divers groupes armés. Selon elle, l’orpaillage serait le nœud du problème.

Alors que l’ampleur de l’exploitation aurifère artisanale fait perdre aux pays d’Afrique de l’Ouest des milliards de dollars, une régulation du secteur pourrait contribuer à augmenter la sécurité.

« Bien que les dynamiques locales varient au Sahel, chaque pays peut prendre des mesures pour développer une présence assainie des pouvoirs publics sur les espaces miniers et prévenir les risques de captation des ressources minières par les groupes armés, y compris djihadistes », a déclaré l’organisation. Elle recommande ainsi un plan en trois principaux points.

1- Dans les zones aurifères marquées par l’insécurité, les Etats devraient soit déployer leurs forces de sécurité à proximité des sites (mais pas nécessairement dans les mines elles-mêmes), soit formaliser le rôle des acteurs locaux non étatiques en matière de sécurité des espaces miniers et mieux les encadrer.

2- Dans les zones où les Etats peuvent exercer leur autorité sans devoir mobiliser d’importants moyens sécuritaires, ils devraient encourager la formalisation des activités aurifères, notamment en délivrant des permis d’orpaillage et en mettant en place des comptoirs aurifères.

3- Les Etats du Sahel central devraient renforcer le contrôle des circuits de commercialisation de l’or afin de réduire le risque de blanchiment d’argent et de financement des groupes armés. Ils devraient harmoniser leurs cadres légaux et développer des mécanismes financiers spécifiques pour que la production d’or emprunte des réseaux formels de commercialisation, privés ou publics, plutôt que des réseaux informels.

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Encourager la formalisation des activités aurifères, notamment en délivrant des permis d’orpaillage et en mettant en place des comptoirs aurifères.

 

Il urge pour les dirigeants des pays concernés de réfléchir à des mesures efficaces et d’agir pour vite juguler les risques que font peser l’activité terroriste sur la survie de l’exploitation aurifère, tant artisanale qu’industrielle. S’ils échouent, les risques de sécurité vont s’accroître, les groupes armés gagneront du terrain et du poids, et l’économie subira de lourdes pertes.



(Ecofin Hebdo)


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