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Lettre à mon frère Bilal   
10/04/2006

Cher frère,
L’ histoire individualisée de l’esclavage et de la Torture complète, sans doute, la triste "encyclopédie du film noir" que tu as pu consulter au fond de l’épouvantable cellule. Au vu de ce scénario proposé, tu as été bien inspiré en essayant d’extirper ce couple maléfique à une réalité, celle de notre pays, aussi affreuse qu’alambiquée.
A elle seule, l’imagination qui t’a conduit à te mettre dans la peau d’un "Bilal" pour restituer le roman d’un tragique vécu évoque, bien au delà des "écritures arabes", l’épopée d’un saint Spartacus symbolisant la liberté acquise par des hommes qui, face à une infernale servitude, se sont recommandés, la patience et la vérité.



C’est au cœur de ces deux vertus fondatrices d’une véritable théologie de l’émancipation que H.A.L GRAIC, le scénariste du film Mohammed, le messager de Dieu (Arrissala) a, peut être, trouvé l’inspiration pour son roman historique intitulé , lui aussi, Bilal, le serviteur du Prophète.


Paradoxalement dans "l’état civil" des odieuses pratiques esclavagistes, le nom de Bilal exprime une espérance incarnée par cet illustre apôtre de la force et de la loyauté.
Qui saurait, donc, mieux que toi Bilal, traduire cette espérance en faisant entendre "le cri de l’opprimé" et, au passage, le gémissement du supplicié ? Que tu aies fait de ton prénom, l’illustration des causes justes découle d’un militantisme romantique que le titre même de ton livre annonce.
Pourtant, j’ai été, quelque part déçu, quand j’ai appris que ce Bilal n’a pas eu l’occasion, lors de ses années de collège et de lycée à Boghé, "de faire la politique ".
Avant que cette affirmation, sans doute sincère, ne vienne , à la page 48, perturber mes souvenirs, j’avais cru reconnaître un autre Bilal que j’ai connu , à la même époque, au "Lycée national", et que les nassériens surnommaient Bilal le rouge par opposition à l’un des leurs, censé être Bilal, le vert.
Peu importe, c’est dans ce bouillonnant lycée que des "prolétaires de tout le pays", se sont retrouvés dans un élan unitaire pour s’opposer aux confrontations raciales qui se dessinaient à travers la série des mouvements de grèves déclenchées dés la rentrée 1978-1979.
Il faut dire que la situation générale du pays meurtri, déchiré et humilié par une guerre aussi stupide qu’inutile avait tout pour inciter ces "petits rouges" à renouer avec l’action politique.
Héritiers d’une tradition de lutte qu’ils avaient acquise, comme distributeurs de tracts pour le compte du défunt mouvement des Kadihines, ces lycéens jugés "perturbateurs" par l’administration ainsi que par leurs collègues "carriéristes", donnaient l’image d’une Mauritanie qui assume , à merveille, son mélange.
En tout cas, je n’ai eu aucun mal à identifier dans cet élan unitaire la symbiose patriotique que j’ai connue dans le quartier "Béni et Prospère" - Mbarka wa Amara- d ’Atar , et plus tard à Akjoujt où des modestes citoyens de toutes les origines sociales affrontaient, main dans la main, l’emprise du quotidien.
L’appellation du quartier précité serait, à en croire les fervents Tlamides qui y résidaient, dérivée d’une bénédiction du saint personnage furtivement cité dans ton roman, l’illustre Cheikh Malainine dont le nom est intimement lié à la résistance nationale et, qui plus est, représente, pour ses nombreux disciples, "le pole du temps, le maître des deux voies, et pas moins, le Khalife du prophète".
Et c’est dans ce quartier populaire, que se côtoyaient les rescapés de l’horrible massacre provoqué par l’opération Ecouvillon , les victimes de l’impitoyable torture qui a suivi l’attentat perpétré contre la boutique du breton Gâtau située prés du rond- point au centre-ville mais aussi des braves types et autres "créatures de Dieu" qui, à l’instar d’un certain Bilal Amérique, ont été attirés par l’ordre établi .
Il y avait donc, entre autres, des princes du désert vaincus et humiliés , des aristocrates complètement fauchés, des marabouts mystiques et résignés, des anciens esclaves ou tributaires émancipés, des métis bien intégrés. Ces citoyens étaient le fruit du mélange des différentes ethnies et de la rencontre des horizons les plus divers. Tous vivaient dans une parfaite harmonie.
" Les rejetons" de ce fascinant monde en noir et blanc se retrouvaient dans une école, si opportunément appelée "l’école fédérale" et c’est là où ils ont appris, grâce à une subtile pédagogie des enseignants progressistes, généralement issus de la Vallée, le sens pratique du mot "conscience" offert par le cas "des martyrs de Zouerate".
La conscience nationale était d’autant plus renforcée qu’en ces temps là, la glorieuse équipe de foot d’Atar, supportée par un amusant personnage folklorique dénommé, je ne sais pour quelle raison ? "Sénégal", faisait le bonheur de ces enfants de la patrie.
Cette expérience est loin d’être unique dans la mesure où les jeunes militants et sympathisants de "l’action en faveur de l’unité" au lycée national, animée par "le camarade Bilal" étaient originaires de nombreuses villes, agglomérations et autres villages qui permettaient le rassemblement d’une population plurielle.
Le mouvement lycéen unitaire de l’époque , précédemment évoqué, a fonctionné comme une véritable école politique qui, dans une perspective unitaire, a adopté le principe selon lequel il faudrait " s’opposer à toute grève raciale , quelle que soit par ailleurs la justesse des arguments avancés par ses meneurs" Mais ce militantisme , initialement motivé par "la préservation de l’unité nationale", a très tôt , conduit ses adeptes sur une fausse piste , celle de "la révolution nationale démocratique et populaire"( RNDP) .
Ainsi, par une sorte de catéchisme des plus simplistes, les jeunes esprits étaient, alors, invités à saisir "les conditions objectives", de cette révolution, désormais réunies à Al Ghabra où les paysans s’apprêtaient à briser "leurs chaînes" et à renverser "la féodalité".
C’est dans cette atmosphère surréaliste que le camarade Bilal a été traduit devant un tribunal pour crime de "capitulation idéologique". En pleine crise "d’existentialisme", il avait, en effet, osé proclamer que " le vrai Bilal se moque de Bilal". Cette "pensée petite bourgeoise", qui s’inscrit en faux contre l’excès de militantisme, s’est vite propagée et a, finalement, sonné le glas de l’engagement politique chez toute une génération.

Cher frère Bilal,
Tu n’es pas sans savoir que de nombreux services de sécurité, dans leur hantise aussi démesurée qu’inefficace de la "clandestinité", usent de tous les moyens allant de l’infiltration d’un fervent jésus (comme ce fameux Issa qui aurait déchiré ta "conscience") jusqu’à l’abominable torture. En tant que victime, ton honneur est de ne pas être le tortionnaire. Sur ce chapitre précis, le sens de la justice me conduit à m’incliner devant ton terrible calvaire qui est, quelque part, le mien, mais aussi celui de mon pays.
Néanmoins, le fait que tu aies choisi le terrain de l’imagination m’autorise à discuter des jugements qui me paraissent excessifs sur certaines réalités mauritaniennes dans lesquelles tu as effectué une belle promenade de l’esprit.
Sur le chemin, tu éprouves une allergie à certaines "lectures" de tes geôliers. Ainsi, le fait que l’inspecteur Lô s’efforce de parler Hassaniya et "tripote un vieux livre écrit en arabe" ne peut être, pour toi, que le résultat d’une arabisation forcée liée aux tragiques évènements de 1989. Or je crois savoir que l’Histoire et la réalité de ce pays offrent de multiples cas où les négro-africains se sont, fièrement, appropriés le patrimoine culturel arabo-islamique au même titre que leurs concitoyens d’origine arobo-berbere et qu’en dehors d’une animosité provoquée par des crispations identitaires et qui s’exprime par le biais d’un radicalisme minoritaire. Ils se sont, globalement, accommodés avec des nécessités pratiques liées à l’usage de l’Arabe ou du Hassaniya. Ce n’est pas, quand même, à un fils de Chemama que je dois rappeler l’image frappante de "tous ces peulhs plus beydanes qu’une Tidinit" !
Visiblement, la lecture qui t’irrite le plus c’est celle du "condensé de haine antisémite". Il est, peut être, regrettable, que les policiers n’aient pas songé à oublier sur "le petit bureau, au fond de la cellule", le " collier de la colombe" de Ibnou Hazm qui évoque la normalité des relations avec les juifs ou l’un de ces livres de Ghazali dans lesquels, il illustre son doute méthodique par des références à des traditions juives.
Mais "l’antisémitisme du nationalisme arabe moyen" que tu évoques relève d’une autre lecture.
Il est lié à la question palestinienne laquelle empoisonne les relations entre le Monde arabo-musulman et les juifs.
Dans le contexte mauritanien, "les frères belliqueux" qui ont récemment exploité les sentiments de la rue au sujet des relations avec Israël se font, étonnement, discrets depuis le coup d’Etat du 3 août 2005. Je te laisse le soin d’en tirer la conclusion.
Je suis ravi, quand même, que dans ce que tu qualifies de "condensé de haine", tu découvres finalement une juste "interprétation, assez instructive, du point de vue de l’islam originel, dans son rapport à la pratique de l’esclavage". Je me permets, d’ailleurs, sur ce point de souligner que la condition servile "du vaincu lors des guerres supposées justes ou saintes" ne s’applique pas à ton "statut d’esclave" lequel, est dépourvu de légitimité d’un point de vue islamique.
Au sujet de ce statut, le roman entretient une inadmissible confusion. En effet, dans la quatrième de couverture "Bilal est", nous dit-on "un Hartani, c’est à dire esclave". Pourtant, même s’il est, constamment établi que ce n’est pas le sens exact du terme, un certain militantisme qui se complait dans une généralisation, forcément, abusive n’hésite pas à proclamer sans aucune précaution que "des commandos de haratines et d’esclaves armés et excités par leurs maîtres maures ont été montés pour piller et assassiner des Sénégalais mais aussi des négro-africains mauritaniens".
Sur le terrain ce "militantisme" qui a tendance à propager une fausse image d’une armée voire d’un marché "d’esclaves de Mauritanie", se heurte à la liberté, bien répandue, du débrouillard "Messoud", l’ami de ton père, qui régule tout le trafic à Boghé- Escale.
J’aurai, mieux, apprécié, mon frère Bilal, toi qui aime si bien son pays au point d’affirmer : "Je préfère être esclave dans un pays qui est le mien" si tu avais, dans ton élan imaginatif, contribué à lever cette lamentable équivoque.
Cela dit, je comprends , parfaitement que des circonstances imprévisibles, irrésistibles et extérieures, te conduisent à acquérir la prestigieuse nationalité française mais au risque de te choquer je te rappelle, au nom de la loi, que, malheureusement, tu n’a pas le droit "de faire la politique" en Mauritanie.
A ce sujet, j’ai bien pris note de l’entretien que tu as eu avec Monsieur Fuzeau. Je m’en suis d’ailleurs ouvert à Demba, notre ami commun.
Il m’a affirmé qu’il conserve un vif souvenir de "ce brillant petit bout d’homme qui manie la rhétorique ainsi que des commentaires envoûtants sur les "Misérables", "la condition humaine" et surtout sur "l’étranger". Mais il estime que Monsieur Fuzeau devrait garder, pour sa tombe, ses sombres réflexions sur les exploits de "la Piscine" et sur "les Américains qui les ont supplantés".
Mon frère Bilal, n’oublie pas que dans ton pays d’origine , les gens sont tous, quelque part, libres car ils ont appris, "dans les malheurs et les défaites", à porter , avec patience, le fardeau de leur servitude.
Je te prie, enfin, de m’excuser pour l’insolite tutoiement parce que c’est la règle ici et de bien vouloir, surtout, agréer l’assurance de mon profond respect.

 Par Abdel Kader Ould Mohamed - Juriste, ancien secrétaire d’Etat


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