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Aimé Césaire: Si loin et si proche   
20/04/2008

Aimé Césaire, le dernier des trois pères fondateurs et principaux animateurs du mouvement d’émancipation et ardent défenseur de l’homme noir, a tiré sa révérence le jeudi 17 avril 2008. A 94 ans, celui par qui le mot négritude doit la vie un jour de l’an 1939, s’en est allé après près d’un siècle d’une vie dont la richesse n’a d’égale que la dimension de l’homme.



Le grand théâtre qu’est la vie voit venir au monde des hommes aux destins divers. Il en est qui naissent, jouent leur partition et disparaissent dans le plus grand anonymat c’est le cas de l’écrasante majorité des mortels. D’autres arrivent avec une cuillere d’argent dans la bouche, ils sont eux, « programmés » pour accomplir de grandes actions. Toutes les conditions sont mises à leur profit pour l’accomplissement de leurs « missions ». Mais, il y’en a aussi qui, bien qu’apparaissant dans la vie dans la modestie la plus primaire, n’en parviennent pas moins à forcer le destin à imprimer à leur vie un sceau particulier. Ceux là sont rares. L’Histoire humaine en a connu. Aimé Césaire, l’homme de lettres et homme politique martiniquais fait incontestablement partie de ces grands hommes. En effet, seule la volonté de ce fils de petit fonctionnaire l’a amenée à sortir de l’ornière. Né en 1913 à Basse Pointe en Martinique, il a toujours été un brillant élève. C’est ce qui lui a valu d’obtenir une bourse pour la métropole qu’il gagne en 1931 pour poursuivre ses études. Cette époque constituant une phase charnière du bouillonnement culturel de la jeunesse noire au Quartier latin. C’est tout naturellement qu’il rencontra à Paris la crème de l’intelligentsia noire. En 1934, au lycée Louis le Grand, il fait la rencontre du sénégalais Léopold Sédar Senghor, Léon Gontran Damas, le guyanais. Les trois jeunes hommes fondent le journal l’Etudiant noir dont ils sont les principaux animateurs. D’autres jeunes intellectuels de la diaspora noire participent également aux publications du journal qui est devenu en quelques temps la caisse de résonance de tous les militants de la lutte pour les indépendances et l’éveil de la conscience noire. Les sénégalais Birago Diop, auteur des truculents Contes d’Amadou Coumba et Ousmane Socé, le père du non moins célèbre roman Karim, ont eux aussi participé à la diffusion de cet outil ô combien décisif à l’époque. L’esprit de la revue était également de pousser les jeunes cerveaux africains au refus de l’assimilation et à l’émancipation à l’endroit de la culture occidentale traditionnelle ou moderne.
Et le concept de négritude fut
C’est dans cette perspective qu’est né le concept de négritude, néologisme que Césaire a inventé et qui aura une entrée en tant que mot de la langue française dans les dictionnaires et qu’il définit par ces mots : « la négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire, de notre culture. » Ce terme à consonance très péjorative a été revendiqué et imposé par ces précurseurs. Ils en ont fait l’emblème que toute la classe noire opprimée et déracinée arbore désormais sans le moindre complexe. 1939 constitue une étape importante dans la vie de Césaire qui publie un long poème intitulé Cahier d’un retour au pays natal, méditation à la fois lyrique et engagée où, à partir de son expérience personnelle faite de déchirement est fortement influencée par les théories surréalistes. Toutefois, cette position glissera progressivement du ton mesuré qu’on lui connaissait vers un discours de révolte qui voit déjà se dessiner la dimension de l’homme politique qu’il sera .Aimé Césaire élu maire de Fort-de-france et député de la Martinique se fait en effet le porte-parole de la revendication d’indépendance.
La littérature au service de la politique
En 1955, la parution du pamphlet Discours sur le colonialisme dont le ton est radicalement indépendant marque l’engagement politique de l’homme qui commence par adhérer au Parti communiste français qu’il quittera par la suite. La suite de ses productions littéraires continue à être prolixe. C’est ainsi qu’après avoir touché un peu au roman historique avec Toussaint Louverture, figure emblématique de la lutte d’indépendance noire et fondatrice de Haïti, la première république noire, Césaire, comme si le lyrisme l’enfermait dans des carcans, s’essaye au théâtre avec La tragédie du roi Christophe où il met en action les thèmes poétiques de la révolte et de la négritude confrontée aux dérives du pouvoir. Aimé Césaire est donc à la fois cet homme si proche et si lointain. La longévité qu’il a eue en commun avec son aîné Senghor et le long compagnonnage que tous deux ont eu avec le vingtième siècle n’ont altéré en rien sa lucidité et sa détermination demeurées intactes jusqu’à ses dernières heures, en témoigne le clash qu’il a provoqué en 2005 quand il a refusé de recevoir un certain Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur qui voulait faire accepter le caractère positif de la colonisation. Ce n’est que quand ce dernier est revenu sur sa position que le patriarche, maire honoraire de Fort-de-france s’est résolu à le laisser trôner à ses côtés. Ce même Sarkozy en prince magnanime a dès qu’il a appris le décès du poète, décidé de lui organiser des obsèques nationales. D’autres voix se lèvent aussi pour réclamer l’inhumation du grand homme au Panthéon pour couronner et magnifier la dimension exceptionnelle qu’il incarnait. Ce serait une première pour un homme Noir. Mais, encore une fois, le destin se laissera-il influencer ? Pas sûr qu’il l’eût apprécié. Lui qui a toujours refusé les honneurs. 
Biri N’Diaye 


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