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La semaine de la francophonie en Mauritanie: l’Ouf d’un mauritanien offusqué / Par Mohamed Yeslem Yarba Beihatt   
17/03/2015

Quand la négation de soi et la méconnaissance de ses racines font loi, quand l’aliénation, la soumission, la dépendance, l’effacement pur et simple prennent le dessus, quand les valeurs culturelles propres et l’identité de soi, que charrient nécessairement la pratique d’une langue sont piétinées ;  on est en droit de se poser des questions face à cette langue envahissante, qui n’est autre ...



... que celle du colon, qu’on nous vente bonne, qu’on nous baille splendide, meilleure, merveilleuse, langue du savoir, des sciences, du modernisme et de la civilisation…
Assez de mystification, avec des slogans creux comme ceux de la ’’diversité’’, du ’’pluralisme’’,  assez d’hypocrisie comme le fait de prétendre que la francophonie est ’’un espace d’échange culturel’’ qui reconnait ’’la diversité’’ voire même l’encourage… assez d’hypocrisie et de mystification !
Non,  les choses ne peuvent pas être posées de cette manière, et la question de la langue, inhérente à la problématique de l’identité et de la civilisation, pose suffisamment de problèmes et de difficultés, qu’on ne peut pas occulter, ni passer outre.
En tout cas, la langue pour moi, arabe, musulman, africain, mauritanien, est avant tout une identité. Elle correspond à ma civilisation, millénaire, celle arabo-musulmane et africaine. Elle est le creuset de mes valeurs. Le réceptacle des connaissances accumulées, dans tous les domaines du savoir, par mes ancêtres.  Elle est l’emblème de ma nation. Ma manière de penser, de réfléchir, de répliquer. Elle est la quintessence de mes expériences, de savoir-vivre, de savoir-faire, de mes choix dans la vie, de mes goûts, de ma prédilection, de mon entichement, de mon étreinte.  Elle est le babillage de mon enfance,  l’expression mystique de ma foi profonde, l’expression poétique de mes premières amours, l’expression ingénieuse de mon apport civilisationnel à l’humanité tout entière. Elle est la marque de ma présence là où j’ai passé, ou que je passe. Elle est mon outil d’expression pour dire aux miens, et aux autres, de ma manière à moi, celle propre et incorruptible, placidement et tout simplement ce que je suis !
De ce fait, la langue ne peut pas être seulement un moyen de communication. Elle l’est, certes, mais elle est bien plus que ça. Et pour tout mauritanien, tenir front, dans la bataille des cultures et des langues, comme les français d’ailleurs le font si bien face à l’anglais, est tout simplement de l’ordre de l’évidence. Si jamais nous considérons que chaque nation a le droit le plus absolu d’accorder la priorité, chez elle, dans son pays , sur son sol propre et dans sa demeure, dans la pratique de tous les jours, à sa langue propre. C’est trivial. Donc, pas question de jouer avec les mots, de lever des slogans menteurs, alors qu’on a imposé sa langue à tous les peuples, jadis, naguère ou jusqu’à présent colonisés, soumis, pillés, malmenés. Et auxquels on veut imposer une langue qui n’a rien à voir avec leur appartenance culturelle, ni origines, ni valeurs propres.
Je pense que sur ce registre là, nos ancêtres, nous les mauritaniens, n’ont pas démérité,  et que,  historiquement, face aux colons, ils ont tenu une merveilleuse résistance culturelle, par leurs écoles coraniques ou ’’mahadras’’, leurs Oulémas, leurs cadis, leurs poètes et leurs commerçants. Leur rôle dans la propagation de la culture arabo-musulmane dans toute la sous-région, la région, sur le continent africain et même en Arabie n’est pas à démontrer.
Alors, d’aucuns me diront, où est le problème, si on compte aujourd’hui,  ou si l’on veut compter la Mauritanie parmi les pays francophones ?
A ceux-là je réponds que depuis l’indépendance de mon pays, en 1960, je me sens menacé, dans mon identité même, par la présence, l’hégémonie et la prédominance de la langue française. Oui, la langue française constitue pour tout mauritanien le défi culturel et identitaire le plus sérieux. Et je n’exclue personne, aussi bien ceux qui l’ignorent religieusement que ceux qui la pratiquent débilement. Pas même ceux qui la manient sciemment, et brillamment comme le faisait Molière,  ceux qui l’aiment comme Voltaire, défendant le Français  dans sa ’’ Lettre à M. Deadato de Tavazzi’’, écrite le 24 janvier 1761, ou ceux qui l’aiment comme Chateaubriand, en disant du français : ’’ c’est une langue que j’aime jusqu’à ses verrues’’, ni ceux qui la pratiquent en politique comme le font Michel Rocard, Jospin, Chirac ou Balladur, ou en culture comme Jacques Langue, Delors ou Bernard Pivot, ou à l’écran, comme Laurent Ruquier ou Patrick Sébastien, … non, je n’excepte pas mêmes tous les déracinés, de mon pays, et de toute l’Afrique, qui oublient souvent qu’ils ont des langues et des cultures propres qu’ils doivent développer.
Et pour dire simplement les choses, s’il vous plaît, dites-moi, que signifie le fait de me remettre à moi, mauritanien , arabe et africain,  résident dans mon propre pays, avec mes concitoyens, sur notre sol, et jouissant-théoriquement, bien sûr !- de notre entière souveraineté, que signifie le fait de me remettre une Facture d’Eau et d’Electricité, ou de Téléphone, ou un Avis d’imposition de la part des fisc, EN FRANÇAIS ?!!!
Que signifie pour moi, le fait de me remettre les conclusions de mon radiologue, laborantin, pharmacien, ou médecin traitant, sur une ordonnance, de ce qui me touche, dans mon propre corps, en graphèmes, signes et termes abscons, dans une langue complètement étrangère, c’est-à-dire,  EN FRANÇAIS ? !!!
Dites-moi, s’il vous plaît, que signifie, pour mon enfant, en sixième année de l’école primaire, le fait de se voir bloqué dans la compréhension de l’énoncé d’un problème d’arithmétique qui, dès que je le lui explique, en arabe, en Soninké, en Pular ou en Wolof, arrive à le résoudre, les yeux fermés ? Par ce qu’il ne peut apprendre l’arithmétique qu’EN FRANÇAIS ? Pourquoi?  Dites-moi !!!
Dites-moi, s’il vous plaît, pourquoi, dans une banque nationale, une société d’assurance nationale, une compagnie aérienne nationale, je ne peux avoir la possibilité de comprendre et de juger ce que je dois signer, comme documents, contrats ou actes, m’engageant et concernant ma maigre bourse et ma propre cagnotte ? Est-ce parce que les contrats ne peuvent être rédigés qu’EN FRANÇAIS ?  Ou bien,  pour d’autres considérations, dites-moi.
Pire, dites-moi, encore, pourquoi dans une administration locale, un commissariat, un établissement à caractère administratif,  ou même une clinique privée, je ne peux être bien accueilli, considéré ou respecté que si je m’exprime EN FRANÇAIS ?!!!, Quelle honte !!!
Bigre, dites-moi, par quel entendement accepterais-je de voir les affaires de mon propre pays, et ne concernant que moi et mes compatriotes, débattus au Parlement de mon pays,  sous une coupole sensée être symbole d’autonomie totale de notre pays, indépendant et souverain, EN FRANÇAIS ?!!! C’est honteux. Est-ce que les français débattront des affaires de la France en allemand, ou en anglais, pour n’évoquer même pas la possibilité de le faire en arabe, en soninké, en pular ou en wolof ??? !!!
Si tout ce que je viens de dire, ne vous touche pas, ne vous blesse pas, ne vous offusque pas ! Eh bien, c’est que ce qui tue, ne fait même plus frémir !!!
Mais est-ce à dire que le Français est une langue ennemie et que par conséquent on ne doit pas l’apprendre ? Que nenni…
Loin s’en faut. Le Français est une des plus belles langues du monde.  Même si, pour des raisons scientifiques, technologiques, économiques et stratégiques, l’Anglais, pour nous mauritaniens, reste de loin plus important que le Français.
Encore que, entre apprendre, maîtriser, manier à merveille, et s’imposer une langue étrangère, chez soi, comme langue d’Administration, d’enseignement, d’économie et d’échanges, il y a une très grande différence et un chemin à ne jamais parcourir.
J’invite donc, tous mes compatriotes à apprendre les langues  vivantes du monde entier, à les maîtriser, bien entendu, toujours après avoir bien appris l’arabe ; mais à ne jamais les accepter comme langues concurrentes aux langues nationales. Surtout pas à l’Arabe, qui est la langue officielle de la République Islamique de la Mauritanie. L’Arabe, qui  est la langue la plus savante, la plus structurée, insondable dans sa profondeur, inégalable dans sa richesse, maniable à souhait, fluctuante, évolutive, vivante, foisonnante, et incomparable dans sa beauté !
Enfin, n’avons-nous  pas mille et une raisons, mes compatriotes et moi, arabophones et fiers de l’être, maîtrisant la langue du colonisateur, de nous sentir offusqués en cette semaine de francophonie à Nouakchott ?

 

Nouakchott le, 17/03/2015


MOHAMED YESLEM YARBA BEIHATT


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