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Interview de Ely Ould Sneiba   
03/04/2006

Natif de 1966, Ely Ould Sneiba enseigne la langue de Sheakspeare à l’Université de Nouakchott. Malgré "une conscience politique qui remonte aux années 80", son premier engagement public s’est manifesté au mois d’août 2003, quand il avait été choisi par l’ex- président Ould Haidalla pour devenir son Porte- parole.



Alternant points de presse, débats et meetings, Ely Ould Sneiba aura été l’une des révélations de la présidentielle 2003. Arrêté le 8 novembre avec d’autres membres du staff de son candidat inculpés d’ "attentat contre l’ordre constitutionnel", Ould Sneiba a été condamné le 28 décembre 2003 par la Cour criminelle de Nouakchott à cinq ans d’emprisonnement avec sursis et déchéance de droits civiques et politiques. Le pourvoi en cassation introduit auprès de la Cour suprême contre l’arrêt de la Cour criminelle suspend évidement les peines jusqu’au prononcé définitif de la Cour suprême. Sur ce qu’il est, sur les raisons de son engagement et sur ce qu’il pense des questions de l’heure,  je l’ai  interviewé,  c’était en en janvier 2004.

Vous avez été l’une des révélations des présidentielles 2003. Etes-vous né politiquement, avec elles?

Ely Ould Sneiba: L’élection du 7 novembre 2003 n’est pas mon premier engagement public, ma conscience politique remonte aux années 80, où j’étais jeune lycéen. Là, s’est formé en moi, l’idée de ne pas être insensible à ce qui se passe sur la scène nationale et à l’échelle internationale. Mon séjour en Europe a aiguisé ce sens. En 1995, j’étais en France, j’étais très sensible au discours de la gauche. Lionel Jospin incarnait à mes yeux le militant de l’espérance, un homme du Peuple qui développait un programme qui mettait les francais au cœur de l’économie et luttait contre l’exclusion. C’est justement la lutte contre l’exclusion dans toutes ses formes, qui justifie mon engagement aujourd’hui, aux cotés de Mohamed Khouna Ould Haidalla.

Vous étiez supposé, proche du Prds ?

E O S: Par rapport au Prds, j’étais une sorte d’ "objecteur de conscience", même si, pour des raisons très locales, j’ai soutenu des amis qui militaient au sein du Prds, sans toutefois appartenir à ses structures.

On pense que vous vous êtes engagés aux cotés de Mohamed Khouna parce que vous étiez mécontent des mesures prises par le Pouvoir au lendemain du putsch avorté du 8 juin à l’encontre des civils, parents à vous, et que certains tentent  à travers vous, d’ "investir" dans ce mécontentement?

EOS: je viens de vous dire que je lutte contre l’exclusion d’où qu’elle vienne et quelqu’en soit la victime .Vous faites allusion certainement aux représailles dont certains parents ont fait l’objet suite aux évènements du 8 juin 2003. En tout état de cause les mauritaniens sont chez eux et doivent être traités équitablement. La Mauritanie a besoin de tous ses fils. Il n’est pas juste d’exclure un citoyen innocent pour parenté avec un présumé putschiste. Justice doit être faite. On ne bâtit pas un pays sur l’injustice et l’exclusion quelle que soit sa nature. Pour parler de mon soutien au président Ould Haidalla, sa personne et son programme suffisent pour convaincre ceux qui veulent voir une Mauritanie réconciliée avec elle-même, apaisée et résolument tournée vers l’avenir.

Pensez-vous être exclus ?
EOS:
Vous savez l’exclusion prend plusieurs formes, en ce qui me concerne le procès que le pouvoir a organisé contre le président Mohamed Khouna et certains de ses amis dont je fais partie, illustre cette volonté d’exclure une majorité de mauritaniens du débat politique pas pour délit de parenté mais pour délit d’opinion.

Où en êtes-vous avec vos pourparlers engagés avec les partis d’opposition pour la création d’un nouveau front commun?

EOS: En attendant la confirmation de la décision de la cour criminelle qui nous condamne avec sursis, on peut agir dans la légalité. Cela dit, notre détermination de mener notre projet politique à bon port reste inchangée. C’est dans ce cadre que des consultations tous azimuts s’effectuent en ce moment avec les acteurs politiques de l’opposition et au delà, pour sortir de l’impasse et trouver une forme commune de lutte politique avec ceux qui veulent le changement. On n’est pas encore au terme de notre réflexion, les prochains jours vous diront.

Comment expliquez-vous la léthargie dans laquelle se débat l’opposition depuis les élections du 7 novembre 2003?

EOS: Avant de répondre à votre question, je voudrais revenir sur des propos qu’on m’a prêté dans l’une de vos éditions comme quoi: "le fauteuil présidentiel est intouchable." J’ai été mal compris, notre constitution dote le président de la République de tous les pouvoirs exécutifs. L’enjeu c’est bel et bien la magistrature suprême pour pouvoir mener à bien les reformes qui s’imposent. Pour revenir à votre question, je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que l’opposition soit en léthargie. La réalité est que l’élection présidentielle est porteuse de danger, car les challengeurs se retrouvent à chaque fois, derrière les barreaux. Le pouvoir aurait du déclarer que le fauteuil présidentiel était en dehors de la compétition. Donc ce n’est pas l’opposition qui a échoué, l’échec est celui de la democratie et de l’alternance au pouvoir qui est l’un des fondements de la democratie. Le discours de l’opposition même en ordre dispersé a mobilisé les mauritaniens en masse. C’est un succès politique. Cette dynamique sera mise à profit pour le changement démocratique

Vous parlez de mobilisation et de dynamique et pourtant nous constatons que les mauritaniens restent passifs…
EOS:
Au cours de la campagne ils étaient actifs parce que c’était l’action dans la légalité. Quand à l’affrontement et la violence, l’opposition prêche plutôt la paix civile et la stabilité. En tout cas, les mauritaniens ont manifesté leur soutien à Mohamed Khouna Ould Haidalla et son staff victimes de l’injustice du pouvoir. Ils continuent à soutenir l’alternance pacifique. C’est un peuple foncièrement paisible qui refuse l’affrontement pour laisser place à l’entente responsable.

L’alternance pour vous, c’est un changement d’hommes, de méthodes, de politique, ou le tout à la fois?
EOS
: Il est évident que quand on parle d’alternance on évoque une rupture avec le passé, les pratiques et mode de gouvernement d’antan pour une autre manière de gouverner. La bonne gouvernance requiert un bon contenu, un vrai projet de sociêté qui répond aux aspirations des citoyens. Ce n’est point démettre tel et mettre à sa place tel autre.

Revenons un peu à l’actualité, que vous inspire la déclaration du Premier ministre sur la moralisation de l’administration?
EOS:
C’est du déjà vu, le pouvoir a toujours parlé de moralisation de la chose publique, mais rien n’est fait. C’est de la démagogie et ça ne trompe plus personne . Le pays s’est installé depuis 20 ans dans la mauvaise gouvernance et ça continuera si le changement profond ne survient pas avec les hommes et les femmes qui ont la volonté de bien servir la Mauritanie et de faire face aux urgences du moment et aux défis de l’avenir.

Au chapitre des urgences, votre groupe a lui aussi les siennes, notamment celle de faire face à l’arrêt judiciaire en instance, de maintenir un cap pour sa CAP (Coalition pour une Alternance Pacifique), d’engager le dialogue avec le reste de l’opposition, pour se retrouver dans la légalité à la veille des enjeux futurs: sénatoriales de 2004 et législatives de 2006.
EOS:
Vous savez, la démocratie c’est une totalité. La dernière élection laisse deviner le résultat des prochaines. L’urgence pour nous c’est de recouvrer nos droits et permettre l’exercice de la politique à l’ensemble des mauritaniens pour concrétiser l’alternance au pouvoir. La democratie est en panne. Le pays aussi. Il est urgent de sortir de l’impasse et réhabiliter la politique.

Est ce tout pour les urgences?
EOS:
Je ne saurais omettre l’éducation nationale. Là aussi, une reforme profonde s’impose Notre système éducatif est malade au même titre que les autres secteurs. Seulement là, c’est très sensible puisqu’il s’agit de l’éducation et de la formation de la relève. Ce que l’on constate aujourd’hui avec amertume, c’est la détérioration du niveau et le délabrement du cadre de l’éducation. On est en train de générer des générations inaptes à relever les défis scientifiques, techniques et culturels, ce qui hypothèque l’avenir du pays. Comment voulez vous que les jeunes mauritaniens croient encore aux vertus du Savoir, si on encourage publiquement aux media d’Etat les diplômés mauritaniens à être coiffeurs ou gérants d’une fontaine. A-t-on besoin de qualification scientifique pour l’exercice de ces métiers-là honorables qu’ils soient. Encore, on confie la gestion du Livre au ministère de l’interieur, alors que les secteurs de l’Education et de Culture sont les mieux indiqués à s’occuper de la promotion du Savoir. A cela il faut ajouter que l’enseignant lui ne beneficie d’aucune reconnaissance sociale et il n’est même pas en mesure de subvenir à ses propres besoins, les salaires des enseignants étant plus que maigres. D’où un encadrement défaillant et un suivi pédagogique inexistant.Cela est aggravé par l’absence de contenu adapté au temps nouveau.

Fin 2005, la Mauritanie sera probablement un pays exportateur de pétrole, comment voyez vous cette perspective?
EOS:
Ce n’est pas un problème de ressources qui se pose aux Mauritaniens, mais un problème de répartition de la richesse. Il y a aussi un problème de gestion et quel que soit la manne, ce problème de gestion de la chose publique sera posé. Il est posé aujourd’hui, il sera posé demain avec le pétrole, l’or et le diamant. La solution, c’est la justice. Il faudrait traiter les Mauritaniens au même pied d’égalité et lutter contre l’exclusion.

Quand on voit la configuration actuelle du gouvernement, on a l’impression qu’il y a une lutte contre l’exclusion sociale?
EOS:
Je ne sais pas à quoi vous faites allusion exactement mais ce n’est pas la promotion de quelques hommes qui fait qu’on peut parler de traitement équitable et d’absence d’exclusion. C’est par des programmes et des projets qu’on peut combattre l’exclusion. Des projets générateurs de richesses. Il faut faire travailler les Mauritaniens, il faut que chaque Mauritanien ait un emploi qui lui permet de vivre. Il faut la participation de tous. Il faut associer la jeunesse et toutes les couches sociales.

Le procès des putschistes du 8 juin 2003 est en préparation. Qu’en pensez vous ?
EOS:
C’est une affaire en instruction .Il faut laisser la justice faire son travail .Nous demandons à la justice de toujours dire le droit.

Jemil Ould Mansour vient de bénéficier de la liberté provisoire. Le parquet semble avoir été sensible à la requête de ses avocats. Etes vous optimiste que la Cour suprême sera elle aussi sensible aux arguments de vos avocats pour les condamnations en sursis prononcées contre vous?

EOS: La liste de ceux qui sont en liberté provisoire s’allonge. L’opposition est en sursis. Les mauritaniens ont un problème avec leur justice et avec le pouvoir politique. Sans la séparation éffecive des pouvoirs, l’incertitude va toujours planer.

Avec les appels au dialogue lancés de l’extérieur et d’ici, la formule de gouvernement d’Union nationale peut être envisagée? Etes-vous preneurs?
EOS
: Comment? Alors que nous avons la menace de privation de nos droits civiques et politiques. Tout cela n’est pas à l’ordre du jour. Il y a un problème de démocratie .Il faut définir les règles d’abord. Ensuite, on verra.
Propos recueillis par IOMS


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