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Au Sahel, les bavures répétées des ''armées partenaires''   
22/04/2020

Exécutions sommaires, détenus retrouvés morts dans leurs cellules, disparitions forcées... les forces de défense et de sécurité alliées de la France sont accusées d’exactions, alimentant le recrutement des groupes jihadistes.



 A Paris, c’est l’un des leitmotivs récurrents dans la réflexion sur les conflits au Sahel : la «montée en puissance» des «armées partenaires». A la fois un objectif, un mantra et un vœu pieux. Ces dernières années, des centaines de millions d’euros ont été dépensés (notamment par l’Union européenne) pour entraîner, former et équiper les forces de défense et de sécurité du Mali et du Niger. Les soldats de la région, en première ligne, sans cesse harcelés par les insurgés, payent un tribut extrêmement lourd à la lutte antiterroriste. Pourtant, ni eux ni les 5 000 militaires français de l’opération Barkhane, déployée depuis 2014, ne parviennent à contenir les violences jihadistes.

Leurs opérations ont parfois même l’effet opposé. Ainsi de ces exécutions sommaires, le 9 avril, commises à Djibo, dans le nord du Burkina Faso, que l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch attribue à l’armée burkinabè, dans un communiqué publié ce lundi. Au conditionnel, certes, mais après avoir collecté 17 témoignages accablants d’habitants du village. D’après leur récit, au total, 31 hommes sans armes ont été arrêtés ce matin-là dans les quartiers de Djibo, «alors qu’ils étaient en train d’abreuver leur bétail, de marcher ou assis devant leurs domiciles». Ils ont été «placés à bord d’un convoi formé d’une dizaine de véhicules militaires, dont des camionnettes, une voiture blindée et des motos».

Vers 13h30, des coups de feu ont été entendus. «A 16 heures, après avoir vu le convoi de l’armée reprendre la route de Djibo, nous sommes partis à la recherche de nos proches, a raconté un ancien, cité par l’ONG. C’était une scène terrifiante… Beaucoup de corps étaient déchiquetés, comme s’ils les avaient mitraillés avec une arme lourde. Je n’ai pu reconnaître mon frère qu’à partir d’un fragment de ses vêtements.» Toutes les victimes appartiennent à la communauté peule, dont les membres sont communément accusés de complicité avec les groupes islamistes armés. Certaines avaient les mains liées et les yeux bandés.


Cycle de violences sans fin

D’après les habitants, «les individus impliqués dans les tueries du 9 avril seraient rattachés au Groupement des forces antiterroristes (Gfat), une force antiterroriste mixte» qui possède un camp à Djibo. «Nous avons recensé une vingtaine d’incidents similaires depuis 2017, indique Corinne Dufka, directrice pour l’Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch. Depuis un an, les islamistes, au pouvoir croissant, ont commencé à cibler de façon collective les communautés Mossi et Foulsés dans le nord du Burkina Faso.» Les Peuls sont attaqués en représailles, alimentant un cycle de violences communautaires sans fin.

Le 13 janvier, le sommet de Pau avait sonné la mobilisation générale des «partenaires» de la France au Sahel après une série d’attaques jihadistes de grande envergure qui avaient visé des sites militaires de la région des trois frontières, au croisement du Mali, du Burkina Faso et du Niger. «Toutes les armées nationales ont souffert d’énormes pertes, relève Ibrahim Yahya Ibrahim, de l’International Crisis Group. Avec le soutien de Barkhane, elles ont engagé des opérations de come-back pour reprendre le contrôle de la zone. Celles-ci s’accompagnent souvent de bavures, surtout quand l’ennemi se dilue rapidement dans la population.» Andrew Lebovich, spécialiste du Sahel au Conseil européen des relations internationales, nuance : «Ce n’est pas la pression des gouvernements qui conduit à des exactions, mais plutôt une série de facteurs : un manque de suivi et de supervision des forces armées, les tensions d’une guerre asymétrique, et une tendance à l’amalgame quand les soldats ciblent les communautés qu’ils associent à des groupes terroristes.»


Liste de disparus

Au Niger, où «la situation militaire est en train d’évoluer favorablement suite à des engagements victorieux contre les groupes armés terroristes», selon une source sécuritaire, des possibles crimes de guerre ont aussi été signalés. Une liste manuscrite de 102 civils disparus circule depuis des semaines sur les réseaux sociaux. Ils auraient été «arrêtés dans la commune d’Inates entre fin mars et début avril». Un rapport rédigé par des «acteurs communautaires» de la région évoque l’existence de «fosses communes», sans que l’information ait été confirmée de façon indépendante. La Commission nationale des droits de l’homme a été saisie.

Au Tchad, le raid meurtrier des jihadistes de Boko Haram contre un poste avancé de l’armée dans la zone du Lac Tchad, le 23 mars, a provoqué la fureur du chef de l’Etat, Idriss Déby, qui a lui-même piloté la contre-offensive. Au cours de l’opération «colère de Bohoma», présentée comme un succès historique par les médias tchadiens, 52 militaires et «1 000 terroristes ont été tués», d’après le porte-parole de l’armée – un chiffre sans doute fantaisiste.


Substance toxique

Samedi soir, le procureur de la République, Youssouf Tom, a annoncé que 44 prisonniers, sur les 58 qui auraient été capturés pendant l’opération, ont été retrouvés morts dans leur cellule, à la prison de N’Djamena. Quatre dépouilles seulement ont subi une autopsie, qui révélerait la présence d’une substance toxique dans leur organisme, ayant entraîné «une crise cardiaque pour les uns» et «une asphyxie sévère pour les autres». Les 40 autres corps ont déjà été enterrés.

Suicide collectif? Jamais les membres de Boko Haram n’ont eu recours à cette extrémité. Empoisonnement pour venger la mort des 98 soldats tchadiens tués le 23 mars? Maquillage grossier d’une exécution extrajudiciaire? «Il faut bien sûr combattre Boko Haram avec la dernière énergie mais cette affaire nous laisse perplexe, commente l’opposant Succès Masra, président du jeune parti des Transformateurs. On ne sait pas encore ce qui s’est passé, mais même si les autorités ne sont pas directement mises en cause, le fait qu’elles aient laissé faire est scandaleux.»
Parmi les facteurs de recrutement des groupes jihadistes, «la volonté de se protéger, de protéger sa famille, sa communauté ou son activité économique» apparaît comme une cause première, rappelle une étude de l’Institut d’études de sécurité. La seconde est la soif de vengeance. Les armées partenaires de la France, en multipliant les exactions, alimentent sans le vouloir cette insurrection qui les ronge.

Par CÉLIAN MACÉ (Reuters)

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