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''Après 1962, c’est notre deuxième indépendance'!': à Alger, une foule en liesse fête la démission de Bouteflika   
04/04/2019

Les habitants de la capitale, qui ont manifesté leur joie, mardi soir, appellent à abattre tout un « système », au-delà du président : « Il y a les autres et la lutte continue. »



Il en est sûr maintenant. « Je n’ai jamais vu les Algériens aussi heureux », jubile cet étudiant aux faux airs de geek. « Heureux ? » Ce mot semble si faible pour décrire l’ivresse de leur « première victoire », celle d’avoir réussi, en moins de sept semaines, à pousser le président Abdelaziz Bouteflika à abdiquer. Avant de partir, « Boutef » aura tout de même réussi à rendre le sourire à tout un peuple… Mardi 2 avril, vers 20 heures, des milliers d’Algérois se sont retrouvés place Maurice-Audin ou devant la Grande Poste pour célébrer ensemble la démission du chef de l’Etat qui a régné sur le pays depuis le 27 avril 1999.

« Je n’aurais jamais pensé qu’on y arriverait. On a compris que l’union pèse », se réjouit Sonia, 26 ans, qui a manifesté depuis la première marche du 22 février contre le cinquième mandat que souhaitait briguer le vieil homme malade de 82 ans. « C’est fini », dit, dans un soupir, Karim, un consultant de 46 ans venu en famille. L’émotion vient de lui couper le souffle ; il se reprend et se lance comme pour s’en persuader : « On s’est libérés du colonialisme, on s’est libérés du terrorisme et on vient de se libérer d’un pseudo-roi. Oui, après 1962, c’est notre deuxième indépendance. »

Cette nuit-là, les youyous, les klaxons et les vuvuzélas n’ont pas trouvé de répit. Dans les rues du centre-ville de la capitale, jeunes et anciens ont communié ensemble en s’enroulant avec une infinie fierté dans le drapeau vert et rouge de l’Algérie ou dans le fanion coloré amazigh. Ils ont surtout pris un malin plaisir à entonner un slogan devenu depuis plus d’un mois l’autre hymne national : « Makach elkhamssa ya Bouteflika » (« Pas de cinquième [mandat] Bouteflika »).

Durant des heures, on s’est lancé des clins d’œil complices, incrustés dans les selfies des autres, pris en photo avec la grand-mère d’un inconnu. Des étrangers se sont embrassés comme deux frères qui ne se seraient pas revus depuis des décennies ; et certains n’ont pas hésité à claquer la bise à des policiers qui n’ont même plus fait semblant de cacher leur joie. D’autres ont sorti les motos surpuissantes, les 4 L ou les 2 CV aux couleurs de l’Olympique de Marseille…


Défilé de la révolution
Bref, c’était le défilé du 2 avril 2019 de la révolution pacifique algérienne tout au long de l’artère Didouche-Mourad. « Je ne réalise pas encore », a juste le temps de dire l’actrice Adila Bendimerad, avant d’être emportée par la foule au bras d’un ami. Non loin d’elle, une vieille dame enveloppée par son haïk, vêtement traditionnel, regarde le spectacle d’une foule en liesse. « Ce n’est pas la peine de m’interroger, c’est la victoire des jeunes. C’est tout ! », lance-t-elle.

Le mot « liberté » a été sur toutes les lèvres. Mais ces milliers d’Algérois n’ont même pas eu besoin de le prononcer : il pouvait se lire aisément sur leurs visages. Ils ont aimé se réunir sous le tunnel de la faculté où l’on sent les vibrations de leurs cris traverser le corps. A force de répéter les mêmes chants, comme « C’est notre pays, on fait ce qu’on veut », certains sont entrés en transe… « Maintenant que la rue a destitué "Boutef", on va pouvoir commencer à savoir la vérité sur lui et son entourage », espère un jeune avocat d’une trentaine d’années.

Certes, même s’ils se disent satisfaits de s’être débarrassés du président fantôme, « c’est maintenant que tout commence. Il faut rester vigilant », assure Sonia. « On n’a plus de problème avec l’acteur principal mais avec l’équipe technique maintenant », ironise Amine, la quarantaine, caissier dans une gargote du centre-ville alors qu’il possède un diplôme de juriste. Ainsi, la prochaine étape consiste désormais à faire partir tout le « système ».


Le peuple n’est pas rassasié
En effet, le peuple n’est pas rassasié, et il est loin de considérer la tête de Bouteflika comme une prise de guerre. « On a gagné une bataille », souligne Samir, 38 ans, un cadre. Comme à chaque rassemblement, la foule a crié sans se lasser « dégage ! » au clan Boutef, « dégage ! » au pouvoir en place et « dégage ! » au Front de libération nationale. Elle a exigé aussi le départ du général Ahmed Gaïd Salah, 79 ans, qui joue, pour elle, un étrange jeu. « Même s’il a poussé le président à démissionner, il fait partie du système, il l’a soutenu. Il essaie de récupérer le mouvement et de se faire passer pour le protecteur de la nation. C’est une tentative pour diviser la rue et ce n’est pas dans l’intérêt du peuple », assure Abdel, un jeune étudiant en musique.

Lui comme d’autres refusent aussi de voir « un pur produit du système » comme Abdelkader Bensalah, 77 ans, président du Conseil de la nation, devenir le chef d’Etat par intérim et assurer la transition en Algérie comme le prévoit la Constitution. Que faire ? C’est la question que se pose ce vieil homme qui, au milieu de la foule, semble un peu perdu et demande à tous ceux qu’il croise s’il y a une marche prévue vendredi 5 avril. « Evidemment », lui répond-on. « Mais pourquoi ? Bouteflika est parti », ajoute-t-il. « Mais il y a les autres et la lutte continue », lui réplique-t-on. Ainsi, certains expliquent que tant que les Algériens n’auront pas obtenu un Etat de droit et une véritable démocratie, les marches continueront. « Si nous rentrons chez nous parce que "Boutef" a démissionné, nous aurons perdu. C’est à nous de faire la lumière sur les figures montantes », précise Abdel.

Dans les rues du centre-ville, on explique également que les Algériens se retrouvent seuls face à l’armée, comme en 1999, quand les militaires avaient un rôle prédominant dans les décisions de la vie politique. « Nous avons remporté la demi-finale face à "Boutef", maintenant, il nous faut vaincre en finale Gaïd Salah », avance Kamel, 51 ans, employé dans une université. « Il y a encore quelques semaines, on ne pouvait même pas prononcer "Gaïd Salah", c’était tabou, il faisait peur à tout le monde. Comme Bouteflika, on n’osait pas dire son nom », témoigne Mehdi, un ingénieur de 28 ans. Et puis, il y a ce jeune homme qui tend son affiche comme si sa vie en dépendait. « Bouteflika, va où tu appartiens, dans la poubelle de l’Histoire », a-t-il écrit. Se sent-il libéré ? « Non, pas encore. Qu’ils dégagent tous. »


Ali Ezhar (Alger, correspondance)

Le Monde


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